Lettre à un médecin

Par David Olivier

La lettre ci-dessous a été envoyée le 24 juin 2009 au médecin généraliste chez qui ma femme et moi nous étions rendus en consultation. Le nom du médecin a été occulté («XXXXX»). La lettre était accompagnée des documents listés.

Nous connaissions ce médecin depuis quelques mois, et pensions le choisir comme médecin référent, nous trouvant à peu près satisfaits de ses services. J'avais quelques troubles surtout digestifs qui m'inquiétaient un peu, et il m'avait prescrit des analyses du sang. Celles-ci faisaient apparaître quelques anomalies, dont un taux de calcium en-dessous des normes. C'est pour comprendre la signification de ces résultats que j'avais demandé cette consultation, qui s'est déroulée d'une manière qui est retracée dans le texte de la lettre.

Il faut par justice noter que ce médecin, malgré l'attitude négative qu'il a manifestée ce jour-là, a répondu quelque temps plus tard à ma lettre en se montrant nettement plus ouvert au dialogue.

David Olivier

(adresse)

Lyon, le 24 juin 2009

À: Monsieur XXXXX

(adresse)

 

Monsieur,

Suite à l'échange que nous avons eu lors de la consultation de ma femme et moi auprès de vous le 19 juin dernier, je me permets de vous joindre les documents suivants provenant de sources qui n'ont rien de «marginales»:

— La position de l'Association diététique américaine (ADA) et des Diététiciens du Canada1 (deux premières pages sur 18), qui affirme en particulier:

Une alimentation végétalienne bien planifiée et les autres types d'alimentations végétariennes sont appropriés à toutes les périodes de la vie, y compris la grossesse, l'allaitement, la petite enfance, l'enfance et l'adolescence.

— Des extraits de Handbook of Nutrition and Food2. Cette somme de 1245 pages est une référence reconnue en matière de nutrition. L'auteur du chapitre sur l'alimentation des enfants et adolescents reprend à son compte la position de l'ADA citée ci-dessus3. Ceux du chapitre sur les alimentations végétariennes notent dans leur paragraphe de conclusion:

Une personne qui suit un style de vie végétarien peut avoir des risques significativement inférieurs de bon nombre de maladies chroniques, telles que les maladies cardiaques et le cancer, qu'une personne omnivore4.

Ces deux documents indiquent aussi les carences potentielles d'un régime végétalien, et les moyens de les éviter. Ils témoignent du consensus qui existe en dehors des frontières de notre petit pays sur le fait qu'il est possible de vivre, sans grandes difficultés, d'une alimentation végétarienne, y compris végétalienne.

Ma femme et moi sommes végétaliens parce que nous refusons de faire abattre les animaux pour leur chair et de les faire exploiter pour le lait et les œufs. Cette position n'est pas de nature médicale et il n'est donc pas de la compétence des médecins de la contester. Nous demandons aux médecins de nous indiquer les moyens, puisqu'ils existent, de nous alimenter en conformité à nos choix, et non de nous imposer leurs propres choix.

 

J'étais venu pour comprendre la signification des écarts à la norme qui apparaissent dans mes dernières analyses sanguines. Au début de l'entretien, vous avez affirmé que vous m'auriez appelé s'il y avait eu là quoi que ce soit de notable. Pourtant, après la discussion sur le végétalisme, vous m'avez au contraire cité ces analyses comme preuve de la nocivité de ce régime. Jamais vous n'aviez vu une calcémie si basse! Vous ne vous êtes même pas préoccupé de savoir si ce taux bas était d'apparition récente, alors que je vous avais apporté mes analyses antérieures. De fait, elles font toutes état d'une calcémie normale, y compris celles de novembre 2006 — alors que je suis végétalien depuis 1991. En somme, vous n'avez pas fait votre métier.

Vous avez l'excuse de ne pas être le seul, en France, à avoir cette attitude. Les documents de l'Afssa que vous avez voulu me donner adoptent à l'égard du végétarisme, et encore plus du végétalisme, une attitude systématiquement négative, grossissant les difficultés, conseillant aux végétariens de... manger du poisson5 et affirmant que «le suivi d'un régime végétalien à long terme fait courir des risques pour la santé»6.

Effectivement, il est risqué d'être végétalien, à partir du moment où le corps médical français refuse aux personnes végétaliennes le même niveau de soin et de conseil qu'il fournit à la population générale, rapportant tout problème bénin ou non qu'elles peuvent avoir à leur régime, cherchant à les persuader comme vous l'avez fait que «l'alimentation normale de l'homme est omnivore» - alors que la notion de normalité implique des considérations qui dépassent largement le domaine médical —, agitant l'épouvantail des carences comme s'il y en avait dix mille et qu'elles étaient impossible à éviter - alors qu'il y a un seul risque de carence vraiment notable, celle de la vitamine B12, et qu'elle est facile à éviter.

Dès lors, il est logique que les personnes végétariennes ou végétaliennes tendent à cacher leur choix aux médecins qu'elles consultent, voire à ne plus les consulter du tout, ou à se tourner vers des théories «alternatives» parfois fumeuses. Ce qui est étonnant, dans ces conditions, c'est que malgré les difficultés créées par l'attitude du corps médical, les études globales tendent à montrer que les végétariens, y compris les végétaliens, sont plutôt en meilleure santé que la moyenne de la population, présentant en particulier, comme noté dans le passage cité plus haut, «des risques significativement inférieurs» notamment de maladies cardiaques et de cancer.

De fait, sur plusieurs points, il me semble être personnellement en meilleure santé aujourd'hui qu'il y a vingt-cinq ans, quand je mangeais encore les animaux. Mais quand un végétarien est en bonne santé, on dira toujours que cela ne compte pas car ce ne sont que des informations anecdotiques. Quand au contraire il a le malheur d'avoir un problème quelconque — cf. ma calcémie — brusquement ces scrupules méthodologiques disparaissent et son cas, pourtant tout aussi anecdotique, devient la preuve éclatante de la nocivité de son régime. Vous ne vous êtes pas non plus embarassé de rigueur méthodologique quand vous nous avez agité le spectre d'enfants végétaliens décédés — alors que dans chacun de ces cas montés en épingle par la presse à l'encontre des végétaliens, l'examen objectif des faits montre que sont en cause bien d'autres problèmes que le végétalisme, comme pour la petite Louise morte en mars 2008 dans la Somme et qui n'était «végétalienne» qu'en ce sens qu'à 11 mois, elle était encore nourrie exclusivement au sein7. Ainsi, à défaut de faire votre métier de médecin, vous vous êtes fait colporteur de ragots.

 

J'imagine que pour une part votre attitude déplorable de ce jour-là était due au fait que ma femme et moi étions arrivés en retard, et que vous vous êtes senti pressé par le temps. Soit; alors pour nous faire excuser, et parce qu'il y a des chances que vous rencontriez d'autres végétaliens dans votre cabinet au cours de votre carrière, je vais vous donner quelques indications simples. Notez que je ne suis pas médecin, et qu'il n'est pas normal qu'un patient, végétalien ou pas, soit obligé de se transformer ainsi en expert en raison de la carence, non de son régime, mais du corps médical dans l'exercice de son métier.

 

Le seul point indispensable à soulever est celui de la vitamine B12. Tout médecin face à un végétalien devrait systématiquement s'assurer de son apport en vitamine B12. La carence en B12 n'apparaît pas toujours mais ses conséquences peuvent être graves. Elle n'apparaît généralement qu'après plusieurs années. Elle peut provoquer des atteintes nerveuses irréversibles. Même légère, elle semble être à long terme un facteur d'artériosclérose et d'ostéoporose8. Elle se traduit rarement par une anémie chez les végétaliens, en raison de l'effet protecteur de l'acide folique abondant dans leur régime; les atteintes irréversibles en sont donc souvent le premier symptôme.

Les végétariens sont souvent quasi-végétaliens, et sont alors eux aussi en risque de carence en B12.

La vitamine B12 n'est d'origine ni animale ni végétale, mais bactérienne. On trouve en France des aliments supplémentés (corn-flakes, jus de fruits), mais trop rarement, et à des doses généralement insuffisantes. La spiruline, souvent citée, n'est pas une vraie source. L'idéal est une supplémentation quotidienne, de 10µg/jour, au cours des repas; par exemple, par la vitamine B12 Aguettant en ampoules buvables de 100µg/1ml.

Parmi les autres carences souvent citées, certaines sont peu spécifiques aux végétariens/végétaliens, et d'autres relèvent surtout du mythe:

— Les protéines ne sont généralement pas un problème. «Même les végétaliens, s'ils mangent un régime raisonnablement équilibré fournissant suffisamment de calories, peuvent facilement satisfaire leurs besoins de protéines9 Concernant une autre idée dépassée: «Nous savons maintenant qu'il n'est pas nécessaire de combiner les proteines à chaque repas10».

Il faut seulement veiller à l'apport en lysine, surtout en période de croissance. Les céréales sont pauvres en lysine, mais la plupart des autres protéines végétales, en particulier celles des légumineuses, sont de bonnes sources. La levure alimentaire est très riche en lysine, ainsi que les pâtés végétaux qui en contiennent.

— Le fer est souvent mis en avant pour affirmer la nécessité de consommer la viande rouge. Mais «il existe des données qui indiquent que les régimes végétariens tendent à être plutôt riches en fer et que les anémies ferriprives ne sont pas plus fréquentes chez les végétariens que chez les consommateurs de viande11

— La carence en iode est possible tant chez les végétariens que chez les nombreux omnivores qui ne consomment pas de poissons marins. Encourager l'emploi du sel iodé.

— Le calcium est abondant dans les végétaux. En cas de doute, encourager la consommation du lait de soja supplémenté en calcium, ou des eaux minérales riches en calcium. Les besoins en calcium des végétaliens sont sans doute inférieurs à ceux des omnivores12.

— La vitamine D: problème spécifique pour les personnes à peau foncée et/ou qui ne vont pas au soleil. Le risque de carence est réel mais n'est pas spécifique aux végétaliens. La complémentation est déjà de routine pour les nourrissons.

— Acides gras ω-3: encourager la consommation d'huiles végétales riches en acide α-linolénique (ALA) comme l'huile de lin (50%), de cameline (35%) ou de colza (10%).

 

Au total, la seule chose indispensable de conseiller à un végétalien est la supplémentation en vitamine B12. Pour le reste, les risques de carences n'ont rien de dramatique et sont comparables à ceux de n'importe quel omnivore. En prime, le végétalien bénéficiera de risques moindres de certains cancers, d'obésité, de maladies cardiaques, de diabète type 2, d'hypertension, de constipation et d'hémorrhoïdes, de calculs rénaux et biliaires, et peut-être de risques moindres d'arthrite, de goutte, de démence, de caries dentaires et d'ulcères du duodénum13. Ma femme et moi n'en demandons pas tant; nous demandons simplement que les autorités médicales, et les médecins individuels, cessent d'asséner à la population que «le suivi d'un régime végétalien à long terme fait courir des risques pour la santé», et au contraire fassent leur métier en donnant à leurs patients végétaliens les moyens, qui sont simples, de vivre en conformité avec leurs idées, et en leur fournissant le même niveau de service médical qu'à la population générale.

 

En espérant que cela vous fera au moins un peu réfléchir, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments sincères.

David Olivier

1. «Position of the American Dietetic Association and Dietitians of Canada: Vegetarian Diets», disponible en http://tinyurl.com/ada-en-pdf, traduction française en http://tinyurl.com/ada-fr-pdf.

2. Handbook of Nutrition and Food, Second Edition, dir. par Carolyn D. Berdanier, Johanna Dwyer, Elaine B. Feldman (2008), téléchargement gratuit à partir de: http://tinyurl.com/HandbNutrFo.

3. Ibid., chapitre 16 «Nutrition for Healthy Children and Adolescents Aged 2 to 18 Years» par Suzanne Domel Baxter, p. 323.

4. Ibid., chapitre 20 «Vegetarian Diets in Health Promotion and Disease Prevention» par Claudia S. Plaisted Fernandez et Kelly M. Adams, p. 413.

5. Guide «La santé vient en mangeant», p. 95; téléchargement http://www.mangerbouger.fr/menu-principal/adultes/.

6. Ibid., p. 97.

7. Cf. par exemple http://tinyurl.com/bebe-dit-vegetalien.

8. Par l'augmentation du taux sanguin d'homocystéine qu'elle provoque.

9. Handbook... (op. cit.), p. 390.

10. Ibid., p. 393. Cf. aussi la position de l'ADA (op. cit.).

11. Handbook... (op. cit.), p. 391.

12. Position de l'ADA (op. cit.), 3e page.

13. Handbook... (op. cit.), p. 392, tableau 20.5.