Sensiblerie

Par David Olivier

Ce texte est extrait de la brochure collective Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d'animaux (1989).

Entendu dans la bouche d'un adulte, mère de deux enfants: «Mes filles aiment beaucoup les animaux. Heureusement, je crois qu'elles n'ont pas fait le rapport avec la viande qu'elles mangent».

Ce rapport, on le leur expliquera plus tard, en même temps que l'inexistence du Père Noël. En attendant, voici l'image qu'on donne aux enfants des animaux:

Les enfants gobent cette image, parce qu'elle est agréable. Elle évoque tout plein de sensibilité et d'amour. D'autre part, comparée à la réalité, elle est ridicule. Elle est faite pour l'être.

 

Phase 2: on explique aux enfants que la nature est pleine de carnage et de compétition; que les animaux sont en général soit méchants soit indifférents, et que si nous on les bouffe, c'est forcé, et que de toutes façon c'est normal, ils ne méritent que ça, puisqu'ils se bouffent entre eux. C'est une image aussi fausse que la première, mais comme elle est «dure», alors que la première est « douce », on ne se moquera pas de celui qui la met en avant, car il montre ainsi qu'il «n'est plus un enfant». On s'arrange alors pour identifier toute sensibilité envers les animaux à la première image; on l'appelle alors «sensiblerie».

Les enfants, comme beaucoup d'animaux sont capables d'affectivité, d' amour, de haine, de cruauté et d'indifférence envers à peu près tout: un lézard, un frère, un chat, ou un jouet. L'altruisme dont ils font souvent preuve peut s'appliquer à un animal comme à un humain. L'éducation qu'on leur fourgue sert entre autre à remplacer en grande partie la notion de bon/mauvais qu'ils peuvent avoir, pour eux-mêmes ou pour les autres, par la notion de socialement permis/interdit. C'est seulement alors qu'ils comprendront par exemple que c'est faire preuve de sensibilité que de se préoccuper des conditions de vie des pauvres mais que c'est de la sensiblerie que de se demander si les raticides ne tuent pas les rats dans d'horribles souffrances:

Pendant la guerre, c'est de la sensiblerie que de ne pas vouloir tuer des humains.

 

Bien sûr, dit comme je le dis, cela ressemble à un complot pour manipuler l'enfant. Ce n'est sans doute pas un complot au sens propre. Mais comment rendre compte du fait que tant de végétariens racontent que quand ils ont voulu cesser de manger de la viande, la pression de leurs parents contre eux a été formidable? Comment rendre compte de la mauvaise foi énorme du corps médical, des «éducateurs», qui affirment contre leur propre logique la nécessité de manger de la viande?

Comment rendre compte de l'indifférence complète de la quasi-totalité des gens envers les conditions d'élevage des animaux et envers leur abattage?

Comment expliquer que quand je parle de ces problèmes devant les gens d'abord on ne me comprend pas, ensuite on se moque doucement de moi, et, si j'insiste, on devient agressif?

 

On a l'impression que parler du crime quotidien massif que commettent les gens contre des êtres sensibles revient à transgresser un tabou. Se préoccuper des animaux rappelle la sensibilité brute qu'on a tous eue dans notre enfance; c'est un acte asocial. C'est un acte qui dit qu'on veut porter son regard hors de la société, vers des choses et des êtres qui existent autrement que par un statut social. C'est aussi un acte gratuit: jamais les animaux ne voteront pour nous, jamais ils ne nous mettront au pouvoir. On en peut attendre d'eux aucune gratitude. La rapacité est fortement encouragée socialement; celui qui baise les autres est admiré, celui qui se fait baiser est méprisé.

J'ai demandé un jour à une écolo dans une coop bio si les shampooing qu'elle amenait étaient testés sur les animaux. Elle a cru tout naturellement que je voulais qu'ils soient testés ; des fois que ça pourrait me donner des boutons ! Ça, c'est bien vu, c'est être un consommateur averti, qui se défend, pas un con.