Sur l'argument de non-transposabilité

Par David Olivier

Texte d'un mail envoyé sur la liste vegetarien_fr le 4 février 2005, au cours d'une discussion sur l'expérimentation animale et en réponse à l'affirmation selon laquelle les expérimentations animales sont de manière absolue «non transposables» aux êtres humains.

J'ai déjà répondu par rapport à l'histoire des chiens de fourrière (point 2). Mais pour Guénady («speakeasy») ma réponse vaut certainement zéro, parce que sa querelle ne concerne pas le mal qu'on fait aux chiens, mais son opposition à l'expérimentation animale «sur des bases scientifiques».

Il reproche à Singer, en fait, tout simplement de ne pas partager sa position délirante selon laquelle, par leur principe même, il est impossible qu'une expérience sur des non-humains ait une quelconque validité concernant la médecine humaine. C'est la position de Hans Ruesch et de bon nombre d'autres personnes, malheureusement.

Je dis position délirante, parce qu'elle l'est. J'ai du mal à comprendre que quiconque ayant un minimum de bon sens puisse affirmer une chose pareille. Sur la base de cette position délirante, il est facile de se déclarer absolument opposé à toute expérimentation animale. Mais que vaut une telle opposition? Ça me fait penser quelqu'un qui s'opposerait à ce qu'on dépense des sous pour des missions spatiales non sur la base d'arguments éthiques (l'argent serait mieux employé autrement, etc.), mais sur la base du fait que la Terre, selon eux, est plate. Si je voulais m'opposer à ces missions spatiales (pour des raisons éthiques), que vaudrait une alliance avec un tel groupe de gens? Devrais-je les reconnaître comme des alliés, voire comme gens plus radicaux encore que moi dans leur opposition aux missions spatiales puisque cette opposition est absolue, fondée sur une affirmation factuelle (réputée par nature plus solide que les arguments éthiques), etc.? Et donc reprendre leurs arguments à mon compte? Je ne le crois pas.

H. Ruesch, Guénady et autres sont très radicaux, mais aussi très radicalement délirants. Tiens, j'avais déjà parlé d'eux dans le numéro 1 des Cahiers antispécistes, il y a plus de 14 ans, c'est dire si ça dure, cette histoire!

<http://www.cahiers-antispecistes.org/article.php3?id_article=5>

J'en viens à leur délire lui-même. Comme je l'ai dit, ça me fait bizarre que des gens puissent y croire, et donc qu'on soit obligés d'y répondre, mais bon c'est comme ça. J'y vois aussi l'effet du spécisme: c'est parce qu'on veut croire que nous, les humains, serions radicalement différents des autres animaux qu'on arrive à croire qu'il serait radicalement impossible de transposer aux humains les résultats d'une expérience sur les animaux non humains.

On peut me citer autant que l'on voudra de cas où tel produit est toxique pour les perroquets ou les chats ou les lapins et pas pour les humains ou l'inverse (la pénicilline, le persil, l'aspirine, la thalidomide...). Il reste que le bon sens et l'expérience quotidienne nous disent que les animaux non humains et les humains ont une physiologie proche (plus ou moins proche selon l'animal), et que par conséquent les tests sur l'un ont bien a priori une bonne probabilité d'être valables sur l'autre.

Supposez que vous soyez perdu en pleine campagne et que vous ayez soif. Vous arrivez à un endroit où deux rivières se rejoignent. Vous voyez que l'eau de ces deux rivières est polluée, chacune par les rejets d'une usine chimique différente. Vous hésitez à boire l'eau, mais vous avez très soif. Arrivent deux chiens; l'un va boire à la rivière de gauche, l'autre à la rivière de droite. Celui qui a bu à la rivière de gauche s'effondre et meurt dans d'atroces convulsions. Celui qui a bu à la rivière de droite repart tranquillement comme il était venu. Dans quelle rivière allez-vous choisir de boire?

Hans Ruesch et Guénady ne tiendraient aucun compte de ce qu'ils ont vu, et boiraient au hasard dans l'une ou l'autre des rivières. Y compris si les berges de la rivière de gauche sont parsemées de cadavres contorsionnés non seulement de chiens mais aussi de lapins, de chats, de perroquets, etc. et qu'on ne trouve aucun cadavre sur les berges de l'autre rivière.

Les partisans de H. Ruesch ne tiendraient aucun compte de ces constatations, du moins si on croit ce qu'ils disent. En fait, comme tout le monde, ils choisiraient de boire dans la rivière de droite, parce qu'ils savent qu'un produit toxique pour les chiens a de grandes chances d'être toxique pour les humains et réciproquement. Et ils savent que toutes les exceptions qu'ils peuvent citer à cette règle générale sont justement cela: des exceptions.

C'est marrant que ceux qui tiennent ces positions sur l'impossibilité radicale de transposer les résultats d'une espèce à l'autre sont souvent aussi les premiers à affirmer «l'unité de la vie» dans d'autres circonstances. Parce que les insecticides sont toxiques pour les insectes, par exemple, il leur paraît évident qu'ils seront toxiques pour les humains. Ils ont d'ailleurs en partie tort sur ce point, la physiologie des insectes (leurs neurotransmetteurs, en particulier) étant quand même assez différente de la nôtre. Mais sur le principe général, ils ont raison: quelque chose de toxique pour les insectes a, a priori, de bonnes chances de l'être pour les humains. Les insecticides utilisés sont justement sélectionnés parmi les rares produits qui sont toxiques pour les insectes sans l'être (ou plutôt: en l'étant bien moins) pour les humains.

Je ne voudrais pas qu'on croie que j'affirme ici ni que l'expérimentation animale est toujours «scientifiquement valable», ni qu'elle est éthiquement justifiée en général. Affirmer que, dans la situation des deux rivières, je tiendrais compte de la réaction des chiens, ce n'est pas justifier de *forcer* ces chiens à boire dans ces rivières!

D'autre part, je pense qu'une très large proportion des expériences faites sur animaux sont d'utilité faible voire nulle. Ça ne coûte pas grand chose (aux expérimentateurs) d'empoisonner cent rats, et ça donne une impression d'objectivité aux résultats. Ça évite souvent de réfléchir, activité plus périlleuse et fatigante. Beaucoup des critiques faites à la validité scientifique des expériences sur animaux ont une bonne part de vérité. Ça n'implique pas que toutes les expériences sur animaux soient dépourvues de validité scientifique; et le fait que certaines expériences soient scientifiquement valides n'implique pas à son tour que ces expériences soient éthiquement justifiées.