[node:title] - commentaires

Onglets principaux

Commentaires

J'ai toujours eu un problème avec l'utilitarisme sans jamais trop réussir à l'expliquer. Je vais essayer de le faire là.
En fait, je dirais qu'en tant qu'agent moral, je suis utilitariste. Je pense que l'utilitarisme est la meilleure doctrine éthique parce que c'est la seule qui vise à maximiser le bien,c'est à dire le plaisir (ou la bonheur) , et à minimiser le mal, c'est à dire la souffrance (ou le malheur). Elle l'est d'autant plus quand elle supprime toutes les barrières arbitraires (de l'espèce, de la race, de la nation etc).
Mais je ne suis pas qu'un agent moral, je suis aussi un individu concret sensible qui a des intérêts propres. En ce sens, je suis aussi un patient moral. Et si en tant qu'agent moral, ce qui m'intéresse est le bien, le bonheur, en tant que patient moral (ou être sensible) je me me préoccupe essentiellement de mes propres intérêts, de mon propre bonheur. Le bien et mon bien sont deux choses radicalement différentes, la recherche de mon bien est amoral alors que la recherche du bien des autres est ce qui fonde toute morale digne de ce nom et en particulier la morale utilitariste antispéciste. La recherche du bonheur égoïste est le fait de tous les êtres sensibles, chacun vise généralement pour soi même à maximiser son plaisir et à minimiser ses peines quand bien même les moyens utilisés pour cela ne sont pas les meilleurs. C'est même sur ce constat que se fonde la morale utilitariste et qui lui donne tout son sens : Chaque être sensible préfère pour lui le plaisir à la souffrance, la joie à la misère. Il s'agit là d'un objet différent de celui qui vise à rendre le monde meilleur.

Or l'utilitarisme implique de nier cette dimension fondamentale chez un certain type d'individu sensible en le réduisant à un agent moral qui ne recherche que le bien. L'agent moral rationnel va chercher dans son action à maximiser le bonheur global. Dès lors, si telle est la meilleure manière de maximiser le bien il minimisera son propre bien. Par exemple, si pour sauver de la torture 10 000 individus il faut en torturer 10, l'agent moral acceptera de faire partie de ses 10 individus dès lors que le choix de ces 10 individus ne résultent pas de critères arbitraires. C'est en cela qu'il y a quelque chose comme une contradiction : l'utilitarisme est une morale qui émane du constat que les individus ont des intérêts fondamentaux à ressentir du plaisir et à éviter la souffrance mais elle exige des êtres sensibles qui le peuvent de mépriser leurs propres intérêts fondamentaux au profit d'un bien qui n'est (donc) pas le leur. Autrement dit, ses conséquences impliquent d'affaiblir son postulat. Si l'intérêt à ressentir du bonheur (le plaisir) est ce qui importe pour chaque individu et donc la seule chose qui importe en soi, cet intérêt limite en même temps la volonté de maximiser le bien. Il y a là une contradiction inévitable à moins de penser que la recherche du bien implique le bonheur de son acteur, ce qui peut être le cas mais seulement dans une certaine mesure que dépasse de trop loin un utilitarisme pur et dur.

Cette contradiction ne rend pas obsolète l'utilitarisme mais justifie à mon avis de le limiter et de refuser certaines de ses conséquences qui nous sont insoutenable du fait de notre qualité d'être sensible.

Et je pense qu'une bonne manière d'éviter les dérives de l'utilitarisme est de reconnaître des droits fondamentaux aux individus, ils sont une base solide à partir de laquelle on peut penser le bonheur global. L'utilitarisme est supérieur du point de vue moral aux théories des droits, mais les droits ont l'avantage de rendre la morale plus acceptable.

Je suis largement d'accord avec ton dernier paragraphe, sur la base de l'existant: dans la situation concrète actuelle des sociétés humaines, on peut difficilement se passer de droits, tout comme pour bien d'autres choses absurdes en elle-mêmes (l'argent...).

Par contre, je ne crois pas du tout à la distinction que toi tu vois comme fondamentale entre la préoccupation que nous avons pour nos propres intérêts et pour les intérêts d'autrui. Ta position me semble celle du philosophe utilitariste Henry Sidgwick que je cite dans «La personne et le tunnel de verre»:

Il serait contraire au sens commun de nier que la distinction entre un individu donné quelconque et un quelconque autre est réelle et fondamentale, et que par conséquent «je» me soucie de la qualité de mon existence en tant qu'individu en un sens, fondamentalement important, en lequel je ne me soucie pas de celle d'autres individus. Ceci étant donné, je ne vois pas comment on pourrait prouver que cette distinction ne doit pas être prise pour fondamentale dans la détermination de la fin ultime de l'action rationnelle d'un individu. [...] [Un homme] peut continuer à soutenir que son propre bonheur est une fin qu'il serait irrationnel de sa part de sacrifier à quelque autre fin que ce soit; et qu'il est par conséquent nécessaire de faire apparaître de quelque manière une harmonie entre la maxime de prudence et celle de bienveillance rationnelle, si l'on veut que la moralité soit entièrement rationnelle. Cette dernière vue [...] est celle à laquelle j'adhère moi-même.

Je ne peux que renvoyer à cet article, à la section identité personnelle en général, et à cette section de «Le subjectif est objectif» pour une réponse approfondie de ma part.