Félix

Par David Olivier

Ce texte a été publié dans le n°17 des Cahiers antispécistes (1999), et peut se lire aussi sur le site de la revue.

La chatte de Paul va bientôt accoucher. Lui tourne en rond dans la salle d'attente. La porte s'ouvre; il sursaute. Le petit est né!? En un éclair sur le visage du médecin il lit que quelque chose ne va pas.

«Monsieur, c'est un pénible devoir pour moi; mais je dois vous le dire, je vous dois la vérité. La mère va bien. Mais le petit... le petit, c'est un chaton!

- Un chaton?» Paul ne comprend pas. «Un chaton? Mais qu'est-ce que cela veut dire?

- Oui. Un chaton. Cela signifie qu'il n'apprendra jamais à lire ou à écrire. Ni même à parler. Oui, il peut vivre; mais il ne pourra jamais travailler. Il dépendra de vous toute sa vie. Il ne pourra jamais être autonome, sauf à courir de grands risques. Et puis, physiquement aussi... des problèmes... très tôt... à treize ans déjà il sera comme vieux. Je dois vous le dire - enfin, on peut toujours espérer, la recherche... mais je ne veux pas vous mentir. Il ne dépassera pas ses vingt ans. Et si vous lui laissez faire des enfants, ils seront comme lui.»

Paul est effondré. Il n'écoute plus la voix. Ou juste assez pour comprendre sa solitude. La société ne l'aidera pas. Tous ces frais à sa charge. Le plus dur, ce sera le regard de son entourage. Il sera seul; seul avec Ophélie, bien sûr, qui, elle, au moins, l'aidera.

 

Oui, ce fut dur pour Paul. Surtout au début. En ces moments où il éprouvait presque de la haine pour Félix. Et s'en sentait coupable. Coupable il l'était face à tous. Coupable d'en vouloir à Félix, qui n'y était pour rien, mais qui presque le narguait, heureux de vivre et joueur malgré sa condition. Coupable pour ses parents à lui, de n'avoir pas fait noyer Félix à la naissance. Coupable pour les curés de l'Association pour la Dignité Malgré-tout des Chatons, qui lui reprochaient de ne pas le leur avoir confié, mis dans une de leurs institutions à zéro pour cent de réussite, mais où, malgré tout, on s'efforçait d'inculquer aux chatons par tous les moyens les rudiments de la lecture. «Au moins il portera des vêtements et comprendra qu'on n'est pas sur terre pour ronronner» lui avait dit le Père Nicieux. «Ce ne sera plus une bouche inutile, car il ira à la messe.» Coupable il l'était peut-être même face à Ophélie, laquelle savait si bien lui dire, quand elle venait le câliner le soir, qu'elle ne comprenait pas sa détresse.

 

Mais aujourd'hui Paul est content. Aujourd'hui il aime Félix, malgré tout. Non. Pas malgré tout. Félix n'est pas Félix «malgré tout». Félix est Félix.

Paul parfois est triste, oui, quand il pense que la vie de Félix sera si courte. Il a déjà cinq ans; il ne court plus du matin au soir après chaque bout de ficelle. Mais il ronronne devant le poêle. Dans dix ans, quinze tout au plus, il sera mort. Mais il ronronne devant le poêle. Maintenant. Malgré Ophélie qui le lèche pour qu'il se pousse un peu. Il sent la chaleur et la langue, il se tourne sur le dos, Ophélie se niche. Il lui mordille l'oreille. Elle couine. C'est Félix. Il se rendort. Il rêve. Il jouit de la vie. Handicapé? Oui; non; Paul ne sait plus. Il s'en fiche. C'est Félix. Dors bien, Félix! Tu es comme tu es.