Veggie Pride: quelques aspects essentiels

Par David Olivier

Texte d'un mail envoyé sur la liste de discussion organisatrice de la Veggie Pride le 11 février 2004.

Aux premiers temps de la VP j'avais essayé de développer quelques-unes des idées qui suivent, puis à d'autres occasions aussi (en particulier dans les Cahiers antispécistes), mais je n'ai pas réussi à l'époque à les exposer de façon assez claire peut-être, alors je m'y remets, dans l'espoir de faire saisir pourquoi je pense qu'un certain nombre de points du Manifeste sont importants. En même temps, il y a pas mal de redites, y compris par rapport à ce qui a été dit récemment par moi-même et d'autres. Mais il apparaît que c'est nécessaire.

1. L'importance de penser à long terme

Chaque personne que nous rendons végétarienne est une victoire, correspond à des animaux non mangés, et ainsi de suite. Mais à partir du moment où on est végétarien pour les animaux, le but est l'abolition de la consommation de la viande, pour tout le monde. Dire «moi je ne mange pas les animaux parce que c'est une violence, mais ça ne me dérange pas que les autres en mangent», c'est ne pas être végé pour les animaux, mais pour la propreté de ses mains ou de son âme ou autre chose. Beaucoup le disent aussi parce qu'ils n'osent pas dire autre chose; la VP vise à ce qu'ils l'osent, même si ce n'est pas facile.

Je ne crois pas qu'aucun de nous verra le jour où sera abolie cette tuerie, même en un seul pays. Des avancées notables, oui, mais pas l'abolition.

Par conséquent, il n'y a pas à accepter la dictature du critère d'efficacité immédiate. Convaincre une personne c'est bien, mais amener sur la place publique le débat sur le statut des animaux, même si ça fait zéro personnes végétariennes à court terme, c'est légitime aussi comme stratégie. C'est à long terme que ce sera efficace.

Les deux stratégies d'ailleurs ne s'excluent en aucune façon; il y a simplement parfois des occasions pour l'une et des occasions pour l'autre. Mais quand on met sans cesse en avant «l'efficacité» - sous-entendu, à court terme - on est en train de vouloir imposer un certain type d'approche comme approche unique. Nous devons accepter qu'il y ait des approches différentes, y compris celle de la Veggie Pride, qui *n'est pas* la même que les JMV, que les tables de presse et ainsi de suite.

Se dire que notre but n'est pas de nous adresser aux viandistes mais d'amener les végétariens à cesser de se cacher, à cesser de se la jouer plus tolérants que moi tu meurs, à dire clairement ce qu'ils pensent, c'est aussi une stratégie pour le moins légitime. Florence dit que c'est ne s'adresser qu'à une toute petite minorité - elle parle de 1,75%. Mais si on prend ce chiffre, ça fait plus de végé que de chasseurs, dans ce pays! Si les végé osaient s'exprimer aussi fort que les chasseurs, il y aurait déjà une voix conséquente pour les animaux dans ce pays. La chasse, c'est un passe-temps, être végé c'est un truc qui prend plus de place dans la vie que la chasse, et à laquelle je pense que beaucoup de végés tiennent au moins autant que les chasseurs à la chasse; pourquoi n'entend-t-on jamais les végés? Faites la comparaison, c'est criant!

On fait deux reproches contradictoires au Manifeste: de ne pas argumenter suffisamment, et d'être trop long. Le Manifeste n'est qu'une pièce; y sont dites des choses que nous devons pouvoir développer et argumenter par ailleurs. Là encore, le Manifeste n'a pas d'efficacité *immédiate*. Il en aura s'il amène les végés - s'il *nous* amène - à oser dire ce qu'il dit. Ah mais c'est là que le bât blesse! On voudrait qu'il ne développe qu'un discours soft, et après ça serait plus facile à développer; voire, tout y serait, on n'aurait plus rien à dire!

2. Réfléchir au niveau de la société, pas seulement de l'individu

C'est quand même bizarre de voir comme unique mode de progression du végétarisme le grignotage individu par individu. On a l'impression qu'on n'en sort pas, dans les objections qui sont faites. Il faudrait absolument que le tract soit lu jusqu'au bout, qu'il ait des arguments convaincants, etc. Chaque fois c'est l'image de l'individu devant son tract. Quand je parle de place publique, d'imposer le débat public, on me répond ah il faut que ça séduise les gens qui vont passer aux stands. Je m'en fiche de séduire les gens qui viennent aux stands! En tout cas, la VP elle est pas là pour ça!

Dans n'importe quel domaine, tout le monde comprend bien ce que je dis. Il semble qu'il n'y ait que les végé qui ne comprennent pas; et cela, spécifiquement pour le végétarisme; ils comprennent autant que n'importe qui quand il s'agit d'autre chose. Quand les gens sont descendus dans la rue après le 21 avril, pour protester contre Le Pen, c'était pour convaincre les passants avec des arguments dans les tracts de pas voter Le Pen? Voyons! Alors pourquoi est-ce que les végés n'imaginent la progression du végétarisme que comme ça, comme une sorte de «prosélytisme» capillaire d'individu à individu, un truc presque secret, honteux, sous le manteau?

Une manifestation, c'est un événement public. Elle modifie le discours public. Elle montre qu'on peut dire certaines choses en public. Elle amène les gamins qui veulent refuser la viande à savoir que c'est quelque chose qui peut être dit tout haut. Elle amène les intellectuels, qui se veulent «meneurs d'opinion» mais qui sont extrêmement sensibles au sens du vent à admettre la question comme sérieuse, à développer des idées sur le sujet, à innover; pareil pour les artistes, musiciens, théâtreux et le reste.

Dire «nous sommes le miroir de votre mauvaise conscience», oui ça bloque les gens. Ça les bloque dans un premier temps. Ça permet à d'autre derrière de dire la même chose, plus doucement. Ça amène les gens à moins se moquer de végés. Ah, ils commencent évidemment par se moquer plus! Et c'est désagréable! Oui, je le sais au moins autant que n'importe qui, que c'est désagréable. Mais il faut en passer par là. Si on veut exprimer la voix des animaux, eh bien on doit oser être «ridicules».

3. Notre problème avec la démocratie

Réfléchir au niveau de la société, c'est aussi réfléchir à la manière dont les problèmes sont posés. Pouvons-nous exiger que tout le monde cesse de manger les animaux? Est-ce là une exigence compatible avec la démocratie? Comme la plupart des gens, j'accorde au moins une certaine légitimité au processus de décision démocratique. J'estime pourtant que si je le pouvais, j'interdirais la viande, même à l'encontre de la volonté de 98,25% de la population humaine.

Un problème central là-dedans, c'est que nous apparaissons comme exigeant quelque chose pour D'AUTRES. On reconnaît toujours aux gens une légitimité pour exiger quelque chose pour eux-mêmes, même si ce sont des chose exorbitantes. Les routiers qui bloquent toutes les routes de France, c'est à peine s'il y a un murmure pour dire qu'ils sont un peu en contradiction avec la démocratie. On leur dira peut-être non, mais on ne les traitera pas
de terroristes.

Mais si nous nous demandons que l'on cesse de manger les animaux, on nous répond qu'on est des intégristes - merci Kryss de nous renvoyer ce reproche à la figure (tout en étant bien entendu à 100% d'accord avec le Manifeste, voyons!). Ou des sectaires, ou des terroristes, etc.

Alors comment on fait? Doit-on faire comme certains, accepter de ravaler ses convictions? Insister qu'on ne veut rien imposer à personne, que c'est un choix personnel, etc.? Ça veut dire renier sa solidarité avec les animaux. C'est une attitude très lâche. Je ne le dis pas pour juger les gens, moi aussi je suis tenté par ça; je le dis parce qu'on met souvent ça en avant comme le summum de la «tolérance» ou de la «sagesse», alors que c'est de la lâcheté. Je crois légitime la comparaison entre le massacre des animaux et la Shoah. Ils gazent les juifs et on dirait que c'est un choix personnel, chacun choisit de gazer des juifs ou pas, moi je choisis de pas le faire, mais voyons Monsieur le SS, si c'est votre choix, faites donc!

Alors, si nous voulons rester solidaire des animaux, il faudrait rompre avec la démocratie? Nous sommes solidaires d'individus extérieurs à la société - les animaux - alors nous sommes des terroristes, des antidémocrates, des sectaires, des intégristes? Ce n'est pas un hasard si on nous accuse si souvent de cela. Au minimum d'être intolérants.

Le résultat de cette seconde voie, c'est la marginalisation. Au nom de notre solidarité avec les animaux, nous accepterions d'être extérieurs à la société. De nous concevoir comme extérieurs à la société. Et d'admettre par exemple qu'il n'y ait pas de repas pour nous à la cantine; on ne va de toutes façons pas réclamer pour nous-mêmes, puisque ce que subissent les animaux est bien pire. Nous nous mettons alors en retrait. En fin de compte, c'est une attitude bien confortable elle aussi. On s'auto-marginalise, ce que la société accepte très bien. Le discours qui dit «ne réclamons pas de droits pour nous», je le vois comme ça: sous prétexte de mettre en avant la souffrance des animaux, on s'efface, et on évite ainsi de prendre des coups.

Mais alors, que faire? Je crois que nous devons CONSTRUIRE une autre voie, qui concilie notre solidarité avec les animaux avec notre participation pleine et entière à cette société. Je pense que c'est une nécessité pour le mouvement végétarien/animaliste en général. Je pense que la VP doit être concue dans cette perspective.

La société accepte mal qu'on exige quelque chose pour autrui; quand nous exigeons quelque chose pour les animaux, on nous répond «occupe-toi de ce qui te regarde!». On n'a le droit que de réclamer pour soi-même. Sauf que par exemple, les parents ont le droit de réclamer pour leurs enfants. En fait, le «pour soi-même» ne veut pas forcément dire pour l'individu lui-même. Dire «nous sommes des animaux solidaires de tous les animaux» c'est se placer dans cette perspective.

Nous devons revendiquer une *double appartenance*. Nous sommes des animaux, nous sommes solidaires de tous les animaux, y compris des non-humains, des cochons et des porcs. Nous sommes aussi des humains, et à ce titre nous faisons partie de la société humaine, autant que n'importe qui. Nous sommes à l'intersection de deux groupes.

C'est un truc un peu difficile à réaliser, que nous sommes pleinement ces deux choses et que nous devons agir en conséquence; mais je pense que ça donne de la force. Un premier truc, qui moi m'a fait pas mal d'effet quand j'y ai pensé, c'est que d'emblée ça fait immédiatement que les animaux ont des droits. Nous sommes des animaux, comme les cochons, et nous avons des droits.

C'est pour ça que je tiens à ce qu'il y ait un minimum de référence à nos droits «catégoriels». Je pense que nous devons aussi arriver à ce que ces droits ne fassent pas de l'ombre aux animaux; mais il importe que nous n'hésitions pas à les mettre en avant, et à les mettre en avant en les liant directement à ce que nous pensons du massacre des animaux, même si, c'est vrai, les médias occultent ce deuxième discours au profit du premier. Nos droits sont des droits de gens solidaires des cochons.

C'est une voie difficile, parce que la solidarité avec un groupe opprimé - et à quel point ils le sont! - est toujours difficile. Je pense que la plupart des reproches faits contre le Manifeste réflètent cette difficulté. Mais en même temps si nous maintenons cette attitude avec fermeté, on ne peut pas nous en déloger. Si nous n'acceptons pas d'être marginalisés dans la société, si nous n'acceptons pas qu'on nous prive de parole, si nous exigeons pleinement nos droits d'humains, ils ne peuvent pas nous en priver, parce que nous sommes des humains, parce que nous ne posons pas des bombes, nous ne faisons qu'user du droit de parler, aussi désagréable que soit ce que nous disons.

J'ai été un peu long, mais je veux préciser que ces aspects sont pour moi essentiels. Les années précédentes il y a eu des choses qui n'allaient pas dans ce sens; les stands de bouffe, etc. Je n'étais pas contre. Je ne tiens pas à ce que les choses que je dis ci-dessus soient les seules à s'exprimer à la VP, mais pour moi ils en sont des parties essentielles, sine qua non, et je ne veux pas les voir affaiblir. Pour moi, la VP sert à cela: commencer à apprendre à sortir au grand jour, et à porter notre discours sur la place publique, et à résoudre par la pratique la contradiction qu'il y a entre solidarité avec les animaux et solidarité avec le reste de la société, sans lâcher ni l'une, ni l'autre.