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Par David Olivier

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Au-delà de ce cas, Singer estime que l'euthanasie peut être justifiable aussi dans des cas moins graves. Singer est un utilitariste «de la préférence», c'est-à-dire qu'il identifie les intérêts des individus à leurs préférences. C'est sur cette base qu'il considère qu'il est moins grave de tuer une poule adulte qu'un humain adulte, parce que les poules adultes sont moins aptes (suppose-t-on) à concevoir leur vie dans la durée, et donc à avoir une préférence à continuer à vivre (pour réaliser des projets à long terme), que ne le sont les humains. En tuant un humain, même sans le faire souffrir, on le frustre de la réalisation de ses préférences, ce qui n'est pas le cas, ou est moins le cas, pour une poule. Je ne suis pas persuadé de la valeur fondamentale de cette théorie, mais je constate qu'elle correspond bien à nos sentiments habituels face à la mort. On ne considère pas aussi grave de tuer une fourmi que de tuer un humain adulte, parce qu'on a le sentiment que la fourmi, même si elle peut (peut-être) souffrir, n'a pas de projets à long terme, et qu'on n'est donc pas en train de la frustrer de quelque chose de complexe et de durable.

Les humains nouveau-nés ne sont pas eux non plus capables de former des projets à long terme, et il apparaît donc moins grave de tuer un nouveau-né qu'un humain adulte normal. Sur cette base, Singer propose qu'à la naissance, et pendant plusieurs semaines, il soit possible aux parents de prendre une telle décision s'ils ont de bonnes raisons (dans des cas de handicaps moins graves comme la trisomie, par exemple).

Sans être très convaincu à un niveau théorique par l'utilitarisme de la préférence, je me sens assez en accord avec Singer sur ce point. En tout cas, je constate qu'on tue pour des motifs bien plus futiles des millions d'animaux chaque jour, et c'est par pur spécisme que beaucoup de gens se scandalisent des positions de Singer concernant les bébés humains, tout en trouvant normal qu'on exécute chaque jour des millions d'animaux bien plus conscients que ne le sont les bébés humains.