Le subjectif est objectif

Prendre la sensibilité au sérieux

Par David Olivier

Ce texte a été publié dans le n°23 des Cahiers antispécistes (2003), et peut se lire aussi sur le site de la revue.

En raison de sa longueur, cet article est présenté sur plusieurs pages.

La sensibilité, objet central de toute éthique et de toute action, est une réalité du monde. Elle est une réalité en soi, dont l'existence ne dépend pas d'un point de vue; elle en est une réalité objective. Dans la mesure où notre cerveau est fait de matière - dans la même mesure que le sont une table ou un caillou - la sensibilité est une propriété possible de toute matière. Elle est du domaine de la physique, laquelle doit rendre compte des relations qu'elle a avec les autres éléments du monde réel, et permettre de déterminer quand, où et avec quelles caractéristiques (souffrance, plaisir et autres qualia1) elle se produit.

Pourtant, la physique d'aujourd'hui est incapable d'intégrer la sensibilité dans sa description du monde. Le problème ne se résoudrait pas par la simple découverte d'un nouveau phénomène ou d'une nouvelle loi. Nous avons besoin d'une refonte en profondeur de notre conception de la réalité et de la physique. Je n'apporterai pas ici les clés d'une telle refonte, mais me contenterai d'expliciter quelques raisons qui me la font croire nécessaire, et de proposer quelques conditions qu'elle devra satisfaire.

Mes réflexions s'inspirent pour une part importante des travaux que le mathématicien anglais Roger Penrose a exposés dans deux ouvrages disponibles en français2, dans lesquels il soutient que notre physique actuelle est incapable de rendre compte des processus mentaux. Il le fait sur la base de nos facultés de compréhension mathématique et de l'impossibilité de simuler celles-ci par l'exécution d'un algorithme; cette impossibilité découlant, selon lui, d'une application du célèbre théorème d'incomplétude de Gödel (1931). Je crois cette argumentation très importante, mais non tout à fait concluante. En filigrane dans les ouvrages de Penrose se trouve ce qui constitue mon argumentation centrale: le caractère incontournable du point de vue interne, subjectif, et le fait que ce point de vue rend impossible de se faire une théorie du monde sans attribuer au subjectif, c'est-à-dire à la sensibilité, et aussi à la vérité des propositions prescriptives et à la liberté de choix, le caractère de faits. C'est aussi sur cette base, je crois, que l'on peut confirmer la justesse des déductions de Penrose, et en particulier de son affirmation selon laquelle l'évolution du monde ne peut être entièrement soumise à un déterminisme calculable; si le monde est déterministe, il doit l'être au moins en partie d'une manière non calculable, c'est-à-dire non algorithmiquement reproductible.

Penrose s'intéresse à la pensée sous une de ses formes les plus «abstraites», et spécifiquement humaines, le raisonnement mathématique. Ce que suggèrent cependant ses travaux est bien que toute compréhension réelle - même les raisonnements les plus pratiques, présents assurément chez bien des animaux non humains - consiste nécessairement en un processus non algorithmique. La compréhension réelle implique la perception du caractère de vérité de certains faits, qu'il s'agisse de la présence d'un prédateur dans les environs ou d'un résultat mathématique; elle ne peut se ramener à l'exécution - nécessairement insensible - d'un algorithme. Je soutiendrai que la sensibilité, l'intelligence (faculté de comprendre), la liberté et l'éthique (recherche non algorithmique de la réponse vraie à la question «Que faire?») sont intimement liées, et que par conséquent tant l'intelligence que la liberté et l'éthique sont des caractéristiques de tout être sensible.

Gwenva en train de jouer avec l'eau qui coule du robinet

Figure 1: Gwenva physicien

Cela permettra déjà de dégager, ou plutôt de commencer à mieux fonder, un certain nombre de critères qu'il nous paraît naturel d'adopter pour déterminer si un être donné est sensible; comme le caractère non «automatique» de son comportement ou la possession de tissus d'un certain type, à savoir les tissus nerveux. Cela permettra de comprendre la place de la sensibilité dans l'évolution. Cela permettra de fonder, comme vraies, nos obligations morales envers tout être sensible quel qu'il soit. Enfin, cela impliquera la nécessité de reconstruire nos conceptions de la réalité physique et permettra d'esquisser quelques contraintes que ces nouvelles conceptions devront satisfaire.

1. Les qualia (singulier: un quale) sont les caractéristiques purement subjectives des sensations; c'est «l'effet que cela me fait» d'avoir la sensation de rouge, par exemple, «effet» qui se distingue de ce que cela me fait de voir du vert. Le terme date de 1929 (C.I. Lewis) et est principalement utilisé chez les anglo-saxons.

2. Les Ombres de l'esprit: à la recherche d'une science de la conscience, éd. InterÉditions, 1995 (trad. de Shadows of the Mind, 1994)Couverture des Ombres de l'Esprit; voir aussi L'Esprit, l'Ordinateur et les Lois de la physique, éd. InterÉditions, 1992 (trad. de The Emperor's New Mind, 1989)Couverture de L'Esprit, l'Ordinateur.... Ne possédant que les éditions en anglais, j'indiquerai pour les références à ces ouvrages les numéros de chapitre et de section plutôt que de page.