Mail 10/15

Par Estiva Reus

Bonjour,

Chuis désespérée de ne pouvoir participer au débat initié par Azerty (Vous le referez une autre fois dites?)

Je vais me limiter à répondre sur des points factuels en rapport avec le message de Dominic.

Mais où en est Sidonie au moment de la prise de décision? Sur le point de naître et de sortir de l'œuf? À l'état d'embryon? À l'état de pur projet?

Oui on a envie d'évacuer le problème comme ça (à un moment je trouvais assez convaincant de dire que le bonheur c'est forcément bonheur-de-quelqu'un, dont ne nous cassons pas la tête avec ceux qui sont morts ou pas encore nés).

Mais en fait ça ne marche pas très bien. Il y a un chapitre de Hare sur ce sujet (je chercherai quel chapitre de quel livre une autre fois), qui sans être très concluant fait vaciller la certitude que les êtres potentiels qui n'existeront pas si nous décidons de ne pas les faire naître ne comptent pas.

Il y a aussi une remarque de Singer où il dit sa propre perplexité par rapport à ce problème à travers un exemple:

- Nous estimons qu'il est mal de faire naître un être destiné à souffrir (par exemple parce que les parents ont des caractères génétiques tels qu'en les réunissant, l'individu à naître sera affecté d'une maladie très hadicapante et douloureuse).

- Mais si nous admettons cela, alors comment pouvons-nous ne pas admettre qu'il est mal de ne pas faire naître un être dont les perspectives de vie sont heureuses?

On peut essayer de s'en tirer en disant qu'on ne sait jamais à l'avance si quelqu'un sera heureux ou malheureux, mais ça ne me paraît pas une sortie acceptable. On sait bien quelque chose à l'avance (même si ce n'est qu'une probabilité subjective) sur les chances de bonheur de quelqu'un qui n'est pas encore né.

Je ne suis plus très sûr, mais il me semble que, lorsque Singer parle de la question de l'euthanasie des nouveaux nés très handicapés, il ne fait jamais mention du point de vue des parents? Je me trompe peut-être, là, il faudrait que je relise ces passages..

Au contraire.

Dans les dispositions qu'il préconise en pratique comme les moins mauvaises, pour les enfants nés avec des handicaps graves et douloureux, c'est que la décision finale revienne aux parents après qu'ils aient été informés par les médecins du pronostic sur l'évolution de l'état de santé de l'enfant.

Ce n'est pas dans un livre, mais un article, que j'ai paltan de chercher.

Le vendredi, 11 fév 2005, à 13:45 Europe/Paris, Dominic.h a écrit:

J'ai l'impression qu'une autre piste, peut-être plus objective et plus mesurable, pourrait être celle de la souffrance provoquée par la mort de l'individu chez ceux qui lui survivent. Il s'agirait alors de prendre en considération ce que l'on pourrait qualifier de «souffrance collatérale» ou bien, pour employer une expression plus utilitariste, «d'intérêts associés». Lorsque X meurt, il y a une perte considérable pour tous les membres du réseau d'affection dont X faisait l'objet (sa mère, son père, ses frères et ses sœurs, ho ho, ce serait le malheur...).

J'ai l'impression qu'il y a là un truc à creuser, mais ça a peut-être été déjà fait?

Ca a été fait, mais il reste du pain sur la planche si tu veux te lancer là-dedans coin-coin.

Il n'a pas été fait grand chose somme toute sinon que ceci est un exemple standard de de position défendable et qui est néanmoins intuitivement déplaisante.

Déplaisante parce qu'elle conduit à conclure que l'individu mal-aimé doit périr au bénéfice du très doué pour se faire apprécier dans les relations sociales.

C'est à partir de cette intuition, entre autres, que Regan attaque les positions utilitaristes, en remarquant si je me souviens bien que l'acceptation de cela peut être très défavorable aux animaux (parce que les humains ont le record des liens sociaux étendus, peut-être une mémoire plus longue de la perte d'être chers...)

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Je ne voudrais pas que cette minuscule intervention à but strictement informatif ait l'un des deux effets secondaires fâcheux suivants:

- Faire dériver les échanges sur des jugements de valeur sur la personne de Singer (ça va, on connaît par coeur ce qui va être dit sur ce registre)

- Faire dériver vers la casuistique. Chaque fois qu'on s'engage sur ce terrain (y compris dans les bouquins qui en traitent), on fabrique un exemple pour illustrer son propos. Normal, c'est comme ça qu'on explique. (Vous avez le choix entre écraser un enfant ou trois poules, etc.)

Mais en même temps, il arrive à tout les coups qu'on se polarise sur l'exemple (toujours farfelu), sans parvenir à une issue très claire, et le résultat est qu'on repart sans avoir avancé, d'autant plus tranquillement que hein, on s'en fout, c'est pas tout les jours qu'on doit choisir entre écraser un enfant ou trois poules.

Donc il faudrait trouver une façon qui évite cette impasse:

- en comprenant pourquoi le choix est difficile, pas clair, pourquoi on peut avoir un écart entre ce que dit l'intuition et le raisonnement etc.

- en commençant par mesurer que le problème n'est pas anecdotique (pas réservé aux situations rares).

Bon ben je vous souhaite de riches discussions:-) sans moi:-(