Mail 13/15

Par David Olivier

Bonsoir Dominic.

Dominic.h wrote:

Mais où en est Sidonie au moment de la prise de décision? Sur le point de naître et de sortir de l'œuf? À l'état d'embryon? À l'état de pur projet?

Oui on a envie d'évacuer le problème comme ça (à un moment je trouvais assez convaincant de dire que le bonheur c'est forcément bonheur-de-quelqu'un, dont ne nous cassons pas la tête avec ceux qui sont morts ou pas encore nés).

Coucou Estiva,

OK, j'ai retrouvé un passage de Singer dans «writings on an ethical life» sur la prise en compte du point de vue des parents.

Ce n'est pas vraiment pour évacuer le problème, mais plutôt pour tâcher de le comprendre. Pour ma part, je ne comprends pas bien l'expression «faire naître». C'est quoi au juste ce truc? On appuie sur un bouton? Un embryon apparaît alors dans le ventre de quelqu'un?

Pour faire naître quelqu'un, oui, on appuie sur un bouton. On clique sur une souris. Par exemple, on achète sur le Web un poulet mort, et en validant la commande on fait naître un autre poulet derrière.

Plus généralement, tous les animaux d'élevage, on les a fait naître. Le plus souvent par insémination artificielle. C'est très mécanique, récolte du sperme, introduction dans le vagin de la femelle. Un être sensible en résulte.

Mais pour les humains aussi, même si le procédé lui-même est plus poétique. Aujourd'hui, en tout cas dans les pays occidentaux, c'est moins l'acte d'amour qui fait naître les enfants que la décision prise par les parents de les faire naître.

Il me semble que les individus se reproduisent spontanément sans que l'on ait à en «faire naître»... C'est pourquoi je posais la question de savoir si, dans l'exemple de David, Sidonie était déjà conçue (auquel cas l'exemple me paraît valable dans le cas où Sidonie va apparaître aux côtés d'Aglaé alors qu'il n'y pas assez de bouffe pour 2, par exemple).

En revanche, si Sidonie n'est qu'une hypothèse, une probabilité, je ne vois pas comment l'intégrer dans l'énoncé, à moins d'aller encore plus loin que Stephan (Iowha) et prétendre qu'il n'y a pas seulement une vie après la mort mais aussi avant. Je me dis pourtant que ce n'est pas ton genre.

Il me semble que l'existence de Sidonie comme amas de cellules plutôt que comme «pure hypothèse» ne change strictement rien au problème. Dans les deux cas, la Sidonie future - l'être sensible Sidonie qui existera ou non dans un mois - est aujourd'hui une «pure hypothèse». Elle existera, ou non, suivant la décision que nous allons prendre aspro peau.

Mais il en va de même pour Aglaé, malgré le fait que celle-ci existe aujourd'hui bel et bien comme être sensible. Dès lors qu'il est question de la tuer - c'est là l'hypothèse du problème - alors son existence en tant qu'être sensible dans un mois est elle aussi une «pure hypothèse». Elle existera, ou non, suivant la décision que nous allons prendre aspre au pot.

Une «pure hypothèse», ça ne veut pas dire quelque chose parfaitement abstrait. Ça veut dire quelque chose qui sera peut-être concret.

Si cet argument des vies possibles devient valable, alors ne sommes nous pas coupables de ne pas nous reproduire autant que possible avec autant de partenaires que possible pour donner vie à tous ces individus potentiels qui attendent d'être libérés du néant et dont les intérêts à vivre comptent donc autant que ceux des individus vivant réellement ici et maintenant? Non non non c'est trop absurde, je ne parviens pas à adhérer à ce truc... pour le moment.

Personnellement, ça ne me semble pas absurde. Dans la situation du monde d'aujourd'hui, je ne suis pas nataliste (je trouve qu'avant de faire naître plus d'humains ou de non-humains, ça serait bien de rendre le monde un peu plus agréable). Mais comme principe, non seulement ça ne me semble pas absurde, mais je pense que ça correspond à l'intuition de beaucoup de gens.

Classiquement, en effet, «donner la vie» est vu comme une bonne chose, comme même un devoir. Les enfants sont, en retour, censés être reconnaissants envers ceux à qui ils «doivent la vie». Ne pas faire d'enfants est encore souvent décrit comme égoïste; pas seulement envers la collectivité («faites plus d'enfants pour la patrie»), mais aussi simplement parce qu'on y voit le fait de «vivre pour soi» au lieu de se sacrifier pour donner la vie à d'autres. Personnellement, je mettrais comme je l'ai dit beaucoup de bémols à ces jugements, surtout dans les circonstances actuelles, mais je les vois bien comme des intuitions qui vont dans le sens de ce que je dis.

Un autre point. Les parents sont, littéralement, des assassins. Ils sont la seule et unique cause du décès futur de leurs enfants. L'assassin avec un poignard ne fait que déplacer l'instant de la mort de sa victime; la cause de cette mort, qui arrivera tôt ou tard, c'est, toujours, ses parents.

Comment les parents peuvent-ils justifier de faire une chose pareille? De créer des êtres, sachant que ça implique leur mort? Il me semble que la seule justification possible, c'est les années de bonheur que ces êtres vivront. Si la mort est un mal infini, et incommensurable avec un an, ou dix ans, ou quatre vingt ans de vie agréable, alors il faut vite, et définitivement, arrêter toute procréation (humaine ou autre)! Je pense au contraire que la vie est une bonne chose, quand elle est bonne, et que la mort n'est un mal que par les jours de vie (heureuse, agréable, plaisante...) qu'elle supprime.

Les parents humains font naître des êtres qui, au bout de x années mourront. Les éleveurs de poulet font naître des êtres qui au bout de y années (ou semaines) mourront. Foncièrement, c'est la même chose, à moins d'invoquer le caractère «naturel» de la mort dans le premier cas (mais on s'en fiche de ce que soit «naturel»). La seule différence vraiment de fond, déterminante, me semble-t-il, c'est que dans le cas des poulets, les y semaines de vie seront très désagréables, alors que dans le cas des parents humains, on peut espérer que la vie de l'enfant soit agréable.

Il n'empêche que je ne mange pas de poulets, et que je milite pour qu'on n'en mange pas, même si ces poulets avaient une vie agréable (ça doit être bien rare dans la réalité actuelle, en fait, sans parler des souffrances de l'abattage, mais même dans ce cas). C'est là la difficulté dont il était question dans mon mail précédent sur le sujet. Difficulté que je ne prétends pas avoir résolu à 100%, mais en tout cas je ne connais pas d'autre solution plus satisfaisante.