Mail 4/15

Par Estiva Reus

Avertissement 1. Ce mail sera jugé casse-pied par ceux qui n'aiment pas les trucs genre philomachin. Ceux-là, passez tranquillement au mail suivant après avoir effacé celui-là.

Avertissement 2. Comme je n'ai pas le temps de participer au échanges sur la liste , ce qui est ci-dessous n'est que le recyclages de notes que j'avais prises pour mon propre usage une fois où j'avais essayé de m'instruire sur l'utilitarisme des préférences.

Je préviens, au cas improbable où il y aurait des réponses, que je ne peux pas suivre l'activité de la liste, donc ne pas s'étonner si je ne réponds pas aux éventuelles réponses.

LA DIFFÉRENCE ENTRE UTILITARISME HÉDONISTE ET UTILITARISME DES PREFERENCES

Utilitarisme hédoniste. Le but assigné à l'action morale est de maximiser le bonheur de tous les sujets concernés. Le but est défini en termes d'un état mental, difficile à définir mais reconnaissable quand on l'éprouve. Les expériences plaisantes sont appréciées en raison de la sensation qu'elles procurent. Elles sont appréciées en elles-mêmes et non comme moyen d'obtenir autre chose.

Utilitarisme des préférences. Le but assigné à l'action morale est de maximiser la satisfaction des préférences de tous les sujets concernés.Les utilitaristes classiques (18e et 19e siècle) étaient de la variante «hédoniste». Au XXe siècle, émerge l'utilitarisme des préférences, qui va être adopté par une partie des philosophes utilitaristes, dont Singer. Cela a probablement un lien avec le fait qu'il a eu pour maître Richard Hare qui en fut l'un des défenseurs.

Cependant, le passage du «bonheur» à la «satisfaction des préférences» soulève de nombreux problèmes. J'en évoquerai quelques uns.

ARGUMENTS EN FAVEUR DE L'UTILITARISME DES PREFERENCES

1) Il existe un lien entre «désir» et «bonheur»

Les notions de plaisir et souffrance sont problématiques: définition? diversité des expériences associées? commensurabilité?Il est très difficile de définir les sensations de plaisir et de douleur. Certains objectent qu'il n'y rien de commun entre le plaisir procuré par un gâteau et par une conversation avec un ami, qu'il s'agit de sensations différentes et incommensurables entre lesquelles aucune addition n'est possible.

En cherchant à unifier les «plaisirs» et «souffrances», on est naturellement conduit vers la notion de désir

Mais, fait observer Richard Hare (Essays in Ethical Theory), il est impossible de souffrir sans vouloir en même temps que cela cesse, toutes choses égales par ailleurs. La souffrance, c'est ce dont on voudrait qu'elle cesse, le plaisir c'est ce dont on voudrait qu'il continue. La notion de plaisir ou de souffrance conduit spontanément à la notion de désir de réalisation ou d'évitement de quelque chose.

Commensurabilité des désirs

Cela ne choque personne quand on affirme que l'on désire (ou qu'on a de l'aversion) pour des choses très différentes. Et on ne voit pas d'objection non plus à dire que les désirs sont commensurables, du moins à l'intérieur d'un même individu. Vous savez que vous désirez plus intensément une promenade qu'une sortie au cinéma.

2) L'approche par les préférences évite des débats tortueux sur les motivations psychologiques.

Ayer (1954) remarque que l'on reproche souvent à Bentham d'avoir construit son système sur une psychologie erronée. Il n'est pas vrai dit-on que le seul but de l'homme soit la recherche du bonheur pour lui ou pour les autres. (Ayer plus précisément attribue à Bentham l'idée que la motivation de chacun est la recherche de son propre bonheur, ce qui est une interprétation de Bentham que l'on peut contester, mais passons...). Le but conscient des individus est en général plus immédiat: satisfaire un besoin physique, remplir des obligations sociales, être plus malin que ses voisins, rendre service à un ami. On peut bien sûr tenter d'argumenter en disant que la motivation cachée est la recherche du plaisir. Mais tous ne l'admettront pas. Si on tente de soutenir que «la preuve que cela faisait plaisir à la personne c'est qu'elle l'a fait», l'affirmation selon laquelle la recherche du bonheur est le but ultime devient une tautologie: à savoir que les individus font ce qu'ils font.

Aussi Ayer propose-t-il de s'éviter ces difficultés, en parlant de ce que les individus désirent (directement) sans faire d'hypothèse sur les raisons psychologiques de cela.

3) L'approche par les préférences aplanit les conflits avec d'autres courants éthiques

• En introduisant la notion de «volonté» on facilite la communication avec les philosophes kantiens.

• En parlant de «ce qui est désirable» et en évitant de l'assimiler au «bonheur», on laisse place à l'idée que d'autres valeurs peuvent être également désirables (la perfection, la justice, la vérité...)

En conséquence de quoi, Ayer propose en 1954, de reformuler l'utilitarisme de la façon indiquée dans la citation ci-dessous: au lieu de chercher la maximisation du bonheur, on doit chercher la maximisation de la satisfaction des préférences.

Citation: "Il suit que le principe d'utilité de Bentham devient ce principe selon lequel nous devons toujours agir de manière à donner au plus grand nombre possible la plus grande quantité possible de quoi que ce soit qu'ils se trouvent désirer. Je pense que cette interprétation préserve l'essence de la doctrine de Bentham, et elle a l'avantage de rendre cette dernière indépendante de toute théorie psychologique particulière".

LES DIFFICULTÉS SOULEVÉES PAR L'UTILITARISME DES PRÉFÉRENCES

Elles ont été exposées par de nombreux philosophes (Brandt, Griffin, Parfit, Sen...):

1) Conflit avec la perception commune. Lorsque nous nous soucions par bienveillance du bien-être des autres, nous pensons à leur bonheur et pas à leurs désirs, et nous n'hésitons pas à aller contre leurs désirs si cela nous paraît préférable pour leur bonheur. Ex des parents avec leurs enfants (Brandt).

2) A quelle date ou période doivent se rapporter les désirs à prendre en compte? S'agit-il:

- des désirs de l'individu à l'instant t concernant sa vie à l'instant t?

- des désirs de l'individu à l'instant t concernant toute sa vie?

- de la somme des désirs effectifs de l'individu au cours de toute sa vie? Dans ce cas, sachant que ces désirs ont varié, comment pondérer chacun? En fonction de leur durée et de leur intensité?

Ces questions donnent lieu à des interrogations du type:

- Faut-il accorder du poids au désir d'un enfant d'aller à Dysneyland le jour de ses 50 ans?

- Que faire du cas d'une personne qui a été athée toute sa vie et qui a répété mille fois qu'elle ne voulait pas avoir l'extrême onction ni de funérailles religieuses, mais qui le jour de sa mort réclame qu'on appelle un prêtre?

- Que faire du cas d'un jeune homme très pieux qui voulait entrer dans une faculté de théologie, mais qui en a été empêché par les circonstances. Il fait une école de commerce, fréquente de nouvelles personnes, finit par réussir dans la vie comme propriétaire de boîte de nuit et s'en trouve très content. Doit-on dire que son bien-être a été réduit par le fait qu'il n'a pas pu satisfaire son désir de jeunesse?

Ces difficultés n'existent pas dans l'utilitarisme hédoniste fait observer Sen (dans un article de 1980). Elles surgissent dans l'utilitarisme des préférences à cause de la dualité entre (i) le désir (ii) la satisfaction du désir, et le fait qu'ils sont séparés dans le temps.

3) Quelques paradoxes issus de l'assimilation entre bien-être et satisfaction des désirs

- Faut-il prendre en compte la réalisation des désirs lorsqu'elle ne fait pas partie de l'expérience? Exemple: Léonard de Vinci souhaitait que les hommes volent. Doit-on dire que le fait que son désir se soit accompli, bien qu'il ne l'ai jamais su, a été un bien pour lui? Ou bien doit-on affiner la notion de satisfaction des désirs de façon à inclure l'exigence supplémentaire que cette réalisation affecte la vie du sujet du désir? (Griffin)

- L'exemple de la drogue de Parfit. Supposons que je vous propose une drogue qui vous rendra dépendant à vie, et que je vous garantisse que je vous en fournirai à volonté gratuitement. Cette drogue n'a aucun effet euphorisant. Simplement, chaque matin vous vous réveillez avec un désir intense d'avoir une dose de drogue, vous prenez cette dose, et juste après vous vous sentez comme si vous n'étiez pas drogué. Si on admet que notre bien-être est d'autant plus grand qu'on satisfait une grande quantité de désirs, on doit conclure que cette opération est très souhaitable puisqu'elle accroît énormément vos désirs et que tous ces nouveaux désirs vont être satisfaits.

- L'exemple des « pauvres » de Sen. Les personnes qui vivent dans des conditions difficiles depuis leur jeunesse apprennent à modérer leurs désirs, à espérer très peu de choses de la vie, parce que sinon ils seraient désespérés. Une politique qui définirait le bien-être comme la maximisation de la satisfaction des désirs ferait très peu de cas de ces gens dont les désirs se sont réduits et concentrerait ses efforts sur ceux à qu'une vie plus aisée a conduit à développer une masse de désirs et d'espérances.

LES PREFERENCES CORRIGEES

Plusieurs auteurs ont cherché à échapper à certaines de ces difficultés, en remplaçant les désirs (ou les satisfactions) effectifs par des désirs corrigés. Le degré de «correction» est variable et ces désirs corrigés prennent des dénominations diverses: désirs informés, rationnels, véritables.

- La correction minimale consiste à demander qu'on considère les préférences d'une personne lorsqu'elle est dans son « état normal », pas sous le coup d'une violente émotion (colère, dépression) ou sous l'effet d'une drogue...

- La seconde correction consiste à remplacer les désirs de la personne par ce que ces désirs seraient si elle était parfaitement informée, à la fois de ses états d'esprits futurs et des conséquences de ses choix. Ce seraient les choix qu'elles feraient pour elle-même sans commettre ni d'erreur de logique ni d'erreur sur les faits.

- Une forme encore plus forte consiste à dire qu'en plus on ne doit pas prendre en compte les préférences antisociales des agents (Harsanyi dans Audard), par exemple les désirs sadiques, parce que si les personnes adoptaient un point de vue universel, elles renonceraient à ce type de désirs.

REFLEXIONS EN VRAC

1) Mon sentiment, est que plus on corrige de la sorte les désirs et plus l'utilitarisme des préférences se rapproche de l'utilitarisme hédoniste. Sidgwick écrivait déjà que ce qui est bon pour une personne, c'est ce que cette personne désirerait si ses désirs étaient en accord avec la raison.

Ce qui indiquerait que la bonne doctrine utilitariste est l'utilitarisme hédoniste.

On pourrait voir l'utilitarisme des préférences comme le résultat d'une hybridation entre le critère ultime du bien (celui de l'utilitarisme hédoniste) avec des considérations pragmatiques tenant compte des faiblesses des individus (gaffe au paternalisme ravageur mal informé ou mal intentionné), pour arriver à l'idée qu'en pratique on obtient de meilleurs résultats en donnant du poids à ce que chacun juge bien donc à ses préférences.

Mais c'est peut-être une interprétation fausse. Hare ne défend pas l'utilitarisme des préférences pour raisons pragmatiques, il le défend en tant que tel, il tient beaucoup à se définir comme utilitariste kantien et g paltan de me replonger dans ses bouquins pour me remémorer pourquoi.

2) David a raison de noter qu'on passe à côté de ce qui fait l'activité de décision si on prend les préférences comme des données. Le plus difficile dans une décision est souvent de déterminer ce qui est préférable (et non pas de trouver le meilleur moyen de le réaliser). Le problème le plus difficile de l'éthique est aussi celui-là.

3) L'usage que Singer fait des deux utilitarisme (dans Practical Ethics que j'ai pas le temps d'aller repotasser non plus) me semble ne pas tenir la route. Il fait la distinction entre deux sortes d'êtres sensibles: ceux qui ont conscience de leur permanence dans le temps(1) (qui ont des projets de vie) et ceux n'ont pas cette conscience (2). Il propose d'appliquer l'utilitarisme hédoniste pour les individus (1) et l'utilitarisme des préférences pour les individus (2). Ce qui le conduit en particulier à la conclusion qu'il n'est pas mal de tuer un individu (1) si on le remplace (fait naître) par un autre individu (1) tandis qu'il est mal de tuer un individu (2) même avec remplacement, parce qu'on a frustré ses préférences.

Ce à quoi chaipuki a objecté à juste titre que si l'argument du remplacement marche pour les individus (1), il marche aussi pour les individu (2).

Si un individu a de type (1) peut être remplacé par un aussi bon réceptacle à sensations plaisantes que a l'était, alors un individu b de type (2) peut être remplacé par un aussi bon porteur de préférences que b l'était.

Je suppose que les rares qui sont arrivés au bout de ce mail didactique et chiant lui trouvent surtout des vertus soporifiques.

Pourtant ces andouilles de philosophes qui racontent des histoires de remplacement et de Dysneyland à 50 ans, quelqu'un de plus doué que moi réussirait à vous faire sentir que là-dessous, il y a la question énorme de savoir ce qui est bien. Nous on veut le bien des êtres sensibles, mais on discute rarement de savoir ce qui est bien, sauf tantôt comme si c'était évident, et tantôt en sarcasmes et polémiques récurrentes sur Untel ou telle asso qui méfiez-vous est à la solde de l'ennemi, payé par lui etc. ce qui oblige à dépenser une énergie folle rien que pour dissiper ces perturbations qui risquent de déstabiliser le mouvement pour des raisons futiles.

Et la question de fond, la plus importante, personne n' a le temps de s'en occuper. On ne sait pas ce qui est bien pour nous tous, les animaux. On n'est pas fichus de décrire les traits caractéristiques d'un monde où l'on s'efforcerait de faire pour le mieux pour les êtres sensibles. Moi je ne le sais pas.