Mail 9/15

Par Dominic

Comme le rappelle David, le propos de la discussion qui s'est engagée autour de la question de l'acte de tuer est central: il prête à conséquence de manière directe sur l'essentiel de ce qui nous réunit sur cette liste: le fait que des animaux soient tués pour être mangés.

«Il ne s'agit pas que d'un problème philosophique abstrait. En effet, le discours officiel au sujet de la viande est de dire qu'il ne faut pas faire souffrir les animaux d'élevage, mais que les tuer (sans souffrances) est en soi «normal», et ne représente pas un dommage infligé à l'animal; discours qui contraste avec celui tenu à propos des humains, qui dit que tuer un humain est un très grand mal, le plus grand mal qu'on puisse lui faire (peine de mort = «châtiment suprême»), plus grand encore que de le faire souffrir beaucoup. Il me semble que cette attitude radicalement différente envers la mort humaine et non-humaine est un élément central du spécisme et de la justification de la consommation de la viande, bien qu'il ne soit pas tout à fait clair de quelle manière».

Je ne partage pas la position d'Azerty sur la valeur infinie des individus: j'y retrouve les prémisses d'un mysticisme de la «vie» auquel je n'adhère pas. Je ne suis même pas certain que ce que l'on entend habituellement par «la vie» existe réellement, si ce n'est un type particulier d'organisation de la matière, point barre.

Mais l'une des idées exprimées par David me pose aussi un problème. C'est l'hypothèse de la valeur des intérêts d'êtres qui n'existent pas encore, illustrée par l'exemple d'Aglaé et Sidonie, l'une étant tuée afin de permettre à l'autre de naître.

Mais où en est Sidonie au moment de la prise de décision? Sur le point de naître et de sortir de l'œuf? À l'état d'embryon? À l'état de pur projet?

Si Sidonie est sur le point de naître: le «remplacement» me paraît neutre en effet, voire positif sur la balance bonheur/malheur, au vu du plus grand potentiel de Sidonie en terme d'années de vie restantes. Cela reste quand même très hypothétique, et rien ne dit que Sidonie ne sera pas écrasée par une bagnole au bout de 15 jours, auquel cas on aura privé Aglaé des années qui lui restaient à vivre au nom d'un pari sur le futur...

Considérer comme tangible la quantité de bonheur futur d'un individu, et mettre ce bonheur hypothétique en parallèle avec la mort de l'individu en question me paraît une position bien fragile. Il existe des moyens pour favoriser tant que possible ce bonheur, mais aucun pour le GARANTIR. Sur cette base, on pourrait tout aussi considérer la quantité de malheur dont on pourrait sauver l'individu en le tuant...

Très hypothétique aussi est l'intérêt que portent Aglaé ou Sidonie à leur propre avenir. En les tuant par surprise et sans douleur, ou en tuant un être humain (même porteur des plus riches projets) de la même manière n'engendre aucune souffrance de l'individu concerné, ni la moindre frustration.

On sent bien ici que l'on est entraîné dans ces raisonnements un peu par la force, ou du moins de manière biaisée, c'est-à-dire avec la volonté a-priori de trouver des arguments solides pour condamner en soi l'acte de tuer, ce qui est l'objectif de départ. Dans cette perspective, je trouve que la théorie de Singer de la perte des années de vie est assez fragile. Il est bien difficile de se prononcer sur l'avenir, et de faire ainsi des aller-retours temporels sur la question des intérêtes d'individus qui n'existent parfois plus, parfois pas encore.

J'ai l'impression qu'une autre piste, peut-être plus objective et plus mesurable, pourrait être celle de la souffrance provoquée par la mort de l'individu chez ceux qui lui survivent. Il s'agirait alors de prendre en considération ce que l'on pourrait qualifier de «souffrance collatérale» ou bien, pour employer une expression plus utilitariste, «d'intérêts associés». Lorsque X meurt, il y a une perte considérable pour tous les membres du réseau d'affection dont X faisait l'objet (sa mère, son père, ses frères et ses sœurs, ho ho, ce serait le malheur…). Je ne suis plus très sûr, mais il me semble que, lorsque Singer parle de la question de l'euthanasie des nouveaux nés très handicapés, il ne fait jamais mention du point de vue des parents? Je me trompe peut-être, là, il faudrait que je relise ces passages..

J'ai l'impression qu'il y a là un truc à creuser, mais ça a peut-être été déjà fait?