Les humains sont des animaux

Par David Olivier

Ce texte a été publié dans le n°9 des Cahiers antispécistes (1994), et peut se lire aussi sur le site de la revue.

Il a été écrit en réponse à un courrier de l'association AIDA, disponible lui aussi sur le site des Cahiers.

Quand il y a cinq ans j'ai écrit l'article «La moindre des choses» dans la brochure Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d'animaux1, je ne pensais pas que certains lecteurs en concluraient que le combat antiraciste et antisexiste ne me concernait plus. Comme on me demande ci-contre* de relire ce texte, c'est ce que j'ai fait, et je n'ai pas trouvé que je m'y sois mal exprimé à ce point. Cependant, j'ai aussi retrouvé un certain état d'esprit que j'avais à l'époque, un état d'esprit dont j'ai pensé qu'il était peut-être proche de ce que ressentent aujourd'hui certains membres de l'AIDA2, et qui en tout cas expliquerait une part de leur attitude. C'est sur cette base que je vais développer quelques considérations.

J'écrivais à l'époque: «J'ai passé du temps dans ma vie à lutter avec eux contre le racisme et le sexisme, contre l'oppression des humains, pour les Kanaks, etc. Je voudrais encore aujourd'hui pouvoir me sentir motivé pour le faire. Mais je n'y arrive pas. Car cette chose si petite m'obsède (...): comment peuvent-ils manifester contre un meurtre quand ils tuent si facilement tous les jours? (...)»

Ces lignes avaient pour but d'exprimer non une indifférence face aux luttes antiracistes, antisexistes, etc., mais la tension entre le désir d'y participer d'une part et mes sentiments d'autre part pour les personnes que cela implique de côtoyer. Face à l'immensité de la violence que représente l'oppression des non-humains, il est difficile, à moi comme à d'autres, de ne pas être désorienté, voire écœuré, par l'attitude de ceux qui s'occupent souvent généreusement, mais si exclusivement, des problèmes humains, tout en participant délibérément et si gratuitement à la boucherie des non-humains3.

Cet écœurement peut se changer facilement en hostilité, voire en haine envers les viandistes. Ces sentiments négatifs sont en eux-mêmes critiquables; j'y reviens plus bas. Mais cela peut aller plus loin encore. Pendant longtemps au début de ma militance animaliste, je ne parvenais plus à me sentir solidaire, non seulement des viandistes qui militent contre la souffrance humaine, mais aussi de cette souffrance humaine elle-même, de la souffrance bien standard dont s'occupent les militants des causes patentées. Envers les enfants myopathes, les victimes des famines, les ouvriers exploités, les immigrés expulsés, les femmes violées, je ne ressentais qu'énervement et hostilité, ou au mieux, indifférence; et ceci, non parce que ces humains-là mangent généralement comme tout le monde de la viande, mais simplement parce que ce sont des humains, objets de la sympathie sélective des âmes bien-pensantes. Tout humain, aussi misérable qu'il soit, ne m'apparaissait qu'à travers la catégorie globalement privilégiée qu'est son espèce.

Voilà ce que je ressentais; mais ce n'est pas ce que je pensais. Malgré mes sentiments, n'ai jamais pensé que les malheurs des humains méritaient l'indifférence ou l'hostilité: ce genre de ressentiment est - cela devrait être immédiatement évident pour tout le monde - absurde et injuste. Un individu peut bien faire partie d'une catégorie globalement privilégiée sans pour autant être nécessairement privilégié lui-même. Et même quand il l'est, son privilège est forcément relatif, et ne rend pas sa souffrance sans importance. On a toujours plus malheureux que soi; l'existence de sorts pires que le mien ne rend pas négligeables mes peines. Il est vrai qu'il est parfois difficile de garder la tête froide. Si j'étais Noir sud-africain, j'aurais sans doute du mal à ne pas haïr tous les Blancs, même nouveau-nés. Il est naturel, de même, que celui qui meurt du sida dans le tiers-monde où des sommes ridicules sont dépensées pour la prévention puisse se sentir agressif envers les obscènes Téléthon qui recueillent des centaines de millions pour une poignée de malades français, et que ce ressentiment rejaillisse sur ces malades eux-mêmes. Cela est naturel, mais n'est pas juste. S'il est naturel que le militant animaliste puisse ressentir ce que j'ai décrit, il n'est jamais justifié qu'il se laisse aller à baser son jugement politique là-dessus.

 

Dans le point 4. de sa réponse, l'AIDA nous dit: «les souffrances infligées aux animaux sont incomparablement plus nombreuses et intenses que celles des humains.» Plus nombreuses, oui, mais plus intenses, non. Il n'y a aucune raison d'affirmer que les souffrances infligées aux individus non-humains sont toujours plus intenses que celles des individus humains. J'aimerais largement mieux naître éléphant en Afrique, même destiné à être abattu par un braconnier après un temps de vie tranquille, que gamin mourant de malnutrition, voire que gamin riche myopathe. Je ne suis même pas sûr que le sort des populations humaines qui tuent les éléphants en Afrique ne soit pas lui-même plus dramatique, par le nombre et l'intensité de leurs souffrances, que celui des éléphants eux-mêmes; ce n'est pas parce que je suis militant de la libération animale que je devrais automatiquement choisir, entre améliorer le sort de ces éléphants et celui de ces humains, de favoriser les éléphants.

Il est par contre vrai comme le dit l'AIDA que les souffrances infligées aux non-humains sont, globalement, bien plus nombreuses (voir par exemple les chiffres de l'abattage en France que nous reproduisons page 31 dans ce numéro), et leur intensité est souvent comparable aux souffrances humaines les plus graves. Cela serait bien une raison pour choisir, s'il fallait faire ce choix, de donner la priorité à la libération des animaux non humains. Mais j'insiste qu'il s'agit d'un jugement global. Les individus, eux, sont égaux, c'est-à-dire qu'une souffrance égale de l'un ou de l'autre a la même importance, indépendamment du groupe auquel il appartient. S'il faut choisir d'aider l'un ou l'autre de deux groupes donnés, le nombre doit être pris en compte; mais le nombre est une caractéristique du groupe, pas des individus. On a pas à dire que la souffrance d'un individu est plus importante que celle d'un autre quand ils souffrent autant. Ce n'est pas parce qu'il y a dix fois plus de porcs abattus que de veaux que la souffrance d'un veau serait moins importante que celle d'un porc!

J'ai insisté là-dessus parce que je pense que c'est là un élément essentiel de la libération animale: que les individus sont à prendre en compte pour ce qu'ils sont, et non en tant que représentants d'un groupe plus ou moins arbitrairement constitué - qu'il s'agisse de celui des humains, ou des non-humains, ou des humains noirs, ou gauchers, ou nés un mardi. Comme tout mouvement de libération, la libération animale est obligée de partir des catégories existantes; nous parlons de libération animale, comme si la catégorie des animaux (non humains) importait en soi. Mais comme tout mouvement de libération, le but est de faire disparaître ces catégories en tant que critères de discrimination. L'attitude affichée par l'AIDA, de mettre les non-humains d'abord, et de renvoyer les problèmes des humains aux calendes grecques pour l'unique raison qu'il s'agit de problèmes d'humains, revient au contraire à consolider la frontière humain-non-humain établie par l'idéologie que nous combattons.

 

Une différence importante, dira-t-on, entre les humains et les autres animaux, est que les premiers, quand ils mangent de la viande, sont oppresseurs, et donc ne méritent pas notre sollicitude. Ce sentiment vengeur, qui met les humains «tous dans le même sac», transparaît là encore dans les déclarations de l'AIDA: «pour nous, tous les humains (...) exploiteurs et mangeurs d'animaux sont les mêmes», trouvait-on dans leur communiqué d'août; et plus loin, «pour A.I.D.A., seuls les humains qui n'exploitent pas les animaux ont de la valeur» - c'est-à-dire, fort peu d'entre eux. Je l'ai dit, c'est une façon naturelle de réagir, mais pas une façon juste. Ai-je changé de nature, ce jour où à 29 ans je n'ai plus mangé de la viande? Est-ce qu'avant, je méritais tout le mal qui pouvait m'arriver, mais pas depuis? Cela me paraît, là encore, absurde. Si je n'avais pas eu des circonstances personnelles favorables, je ne serais sans doute jamais devenu végétarien; si j'avais eu à me battre pour ma survie dans un quartier de Rio, je n'aurais pas réfléchi à certaines choses. Je n'aurais pas eu raison de continuer à manger de la viande, mais je l'aurais fait. Je vois mal comment on peut penser que les humains changent radicalement d'essence en fonction de circonstances accidentelles.

Tout ceci, me dira-t-on, ce sont des positions de principe, qui relèvent encore de la vaine masturbation intellectuelle dont, nous suggère-t-on, nous sommes coutumiers4. Il faut lutter, nous disent les auteurs dudit communiqué d'août, «pour la libération concrète et physique» des non-humains. Ce qui manque, c'est qu'ils expliquent un peu plus concrètement et physiquement comment ils comptent s'y prendre. Comment va-t-on arriver à la libération «concrète et physique» des 800 millions de poulets que mangent les Français chaque année? En ouvrant les cages? Ou par un sabotage économique mené par une poignée de militants masqués? C'est absurde. Le seul moyen, c'est de convaincre au moins une grande partie des humains qui aujourd'hui mangent de la viande de cesser de le faire; c'est-à-dire, d'agir sur leurs idées. Conspuer les mangeurs de viande n'a d'intérêt pratique que si cela peut les amener à changer; et s'ils peuvent changer, c'est que leur essence n'est pas définie par leur comportement. En pratique, comme en théorie, ce ne sont pas les individus viandistes qu'il faut condamner, ce sont leurs actes. Ces individus, qu'on le veuille ou non, il faut les voir comme des alliés potentiels. Si on n'éprouve qu'hostilité ou indifférence envers les humains mangeurs de viande et leurs problèmes, comment arrivera-t-on à les faire changer? Si on ne part pas de la compassion et de la sollicitude qu'ils ont envers leurs semblables humains, où trouvera-t-on en eux de la compassion et de la sollicitude pour les souffrances non humaines? Et aussi, si on refuse l'activité intellectuelle, comment arrivera-t-on à ce changement culturel majeur qu'est l'élimination du spécisme?

Dire, comme le fait l'AIDA, que la libération des animaux doit être prioritaire par rapport aux luttes humaines est très bien en théorie, dans le cas où il faudrait choisir de libérer soit les uns, soit les autres; mais en pratique, faut-il faire ce choix? Personnellement, il me semble clair que la misère humaine est un des obstacles majeurs à la libération animale. Plus les humains sont opprimés, plus ils tendent eux-mêmes à opprimer. Cela s'est vérifié, entre humains, en Allemagne après la Première Guerre mondiale, au Viêt-nam après le départ des Américains, en Algérie après celui des Français. Cela se vérifie tous les jours dans la violence des ghettos pauvres aux États-Unis et en Amérique du Sud; on peut craindre que cela se vérifie encore en Afrique du Sud. Plus près d'ici, cela se vérifie chaque fois qu'un ouvrier exploité revient à la maison et tape sur ses gosses, sa femme et son chien. Il me semble difficile de convaincre les humains qui vivent dans la misère la plus noire de cesser d'opprimer les non-humains. Qu'on me comprenne bien: il ne s'agit pas de dire que dans ces cas-là, «les humains sont quand même les plus importants». C'est simplement que, comme on dit par exemple, ventre affamé n'a point d'oreilles. Il devrait en avoir, mais ça ne change rien à la réalité.

La lutte contre l'oppression dont souffrent les humains a donc pour moi outre son importance directe - l'importance de cette souffrance elle-même -, une importance indirecte, du fait de sa nécessité pour la libération animale. Je tendrais parfois à me dire que, pour faire avancer à long terme la libération animale, le mieux serait, aujourd'hui, de l'oublier, et de se consacrer à l'amélioration de la condition des humains. Mais ce serait là encore une erreur; car je pense aussi que, réciproquement, une des meilleures choses à faire aujourd'hui pour la libération humaine, c'est de lutter pour la libération animale: pour employer une formule qui, certes, ne prouve rien, mais qui sonne bien et résume la chose, je dirais qu'une espèce qui en opprime d'autres ne peut elle-même être libre. Le spécisme est un mensonge que les humains se font à eux-mêmes, et dénoncer ce mensonge ne peut que les aider à progresser. Et comme nous sommes encore très peu à dénoncer ce mensonge, c'est certainement là que nous pouvons avoir le plus d'impact.

On me dira que cela est bien compliqué, voire cynique. La libération humaine ne serait qu'un moyen pour la libération animale, et la libération animale, réciproquement... C'est que, contrairement à une tradition politique bien ancrée, aussi bien chez les «gauchistes» auxquels s'opposent l'AIDA que chez l'AIDA elle-même, je ne pense pas que la libération, ni humaine ni animale, ce soit pour demain5. Entre aujourd'hui et ce jour-là, il y a beaucoup de progrès intermédiaires à faire. Si on veut se rendre à pied en un endroit, que le but «prioritaire» soit d'y amener le pied gauche ou le pied droit, ce sont les deux qu'il faut avancer. On n'ira pas loin si on suit l'AIDA qui nous dit, «il faut d'abord y mettre le pied gauche, pour le pied droit ça attendra6».

Cela n'interdit pas de redire à l'occasion, en tant que position de principe, que, puisque la souffrance d'un non-humain est aussi importante que celle d'un humain, et que les premiers sont bien plus nombreux que les seconds, la libération des premiers est en soi plus importante; cela interdit par contre de considérer comme allant dans le même sens que son propre combat l'action en faveur des animaux de ceux qui considèrent que certains individus - parce qu'ils sont humains et juifs ou arabes ou noirs ou autre, méritent, eux, d'être opprimés. Je n'ai pas de haine pour les militants d'extrême-droite, mais je ne vois pas comment on peut penser avancer la lutte pour l'égalité de tous les individus en s'associant avec eux. Je ne vois pas ce qu'on y gagne, concrètement. Je ne vois pas comment on peut attendre du public qu'il comprenne quoi que ce soit au message de la libération animale si nous n'avons pas comme principe répété que l'oppression d'un individu humain est grave autant, ni plus ni moins, que celle d'un non-humain. Il ne s'agit pas de dire si on a des préférences personnelles pour un vivisecteur antiraciste ou un végétarien de droite - pour un paralysé du pied gauche ou du pied droit - il s'agit de savoir avec qui on pourra cheminer en direction du but recherché7.

 

Un élément commun dans les sentiments négatifs que je critique ici, et que j'ai, je l'ai dit, moi-même éprouvés, est l'hostilité envers les humains - aboutissant à une sorte de spécisme à l'envers. Cela se comprend quand on se dit que les humains ont la capacité de comprendre leurs actes, et qu'ils ne le font pas; alors que le chat, lui, quand il joue avec la souris, est innocent parce qu'irresponsable.

La notion de responsabilité est complexe, et je ne vais pas me plonger dans une discussion là-dessus ici. Disons simplement que si je crois très important que chacun se conçoive le plus possible lui-même comme responsable de ses actes, dans le sens où personne d'autre que lui ne prend les décisions qu'il prend, et que je crois très important d'insister là-dessus - en disant par exemple à chaque viandiste que c'est lui qui fait élever et tuer -, je n'accorde à l'inverse qu'une valeur pratique limitée, et aucune valeur théorique, au versant «punitif» de la notion de responsabilité, c'est-à-dire à la notion de culpabilité. Dire que j'étais coupable à l'époque où je mangeais de la viande, cela ne changera pas un gramme à la quantité que j'en ai mangé; si j'en ai mangé, c'est que, d'une certaine façon, les circonstances où j'étais, le degré d'intelligence et de courage que j'avais, ont eu pour conséquence que j'ai fait ce que j'ai fait. Point. De même, détester et mépriser les méchants viandistes ne change rien du tout au sort des animaux, n'aura aucun résultat concret, hormis le plaisir que cela peut faire de se dire au-dessus des autres.

L'attitude que je préfère, et qui a fini par m'apporter un minimum de sérénité dans mes rapports aux humains viandistes, est de voir ceux-ci avec la même indulgence que pour les non-humains - comme si c'étaient des chats, par exemple. Ce peut être terrible ce qu'ils font; ce peut être terriblement triste, quand on pense que ce serait si facile qu'ils fassent autrement. Mais en même temps ils ne sont pas foncièrement méchants. Ils sont souvent gentils et bienveillants. Comme nous, ils ont plein d'idées fausses dans la tête, et à laquelle ils tiennent; ils ont beaucoup d'hypocrisies, qu'ils ne cherchent qu'à moitié à surmonter. Contrairement aux chats, ils sont accessibles à la discussion - parfois assortie de quelques coups de pieds aux fesses; essayons donc de les pousser ainsi dans la bonne direction.

Je vois une attitude anti-humaine aussi dans l'idée souvent exprimée selon laquelle la seule chose qui importerait aux animaux, c'est qu'on les laisse «vivre en paix». Implicitement, et même explicitement, il y a là-derrière l'idée que les humains ne peuvent faire que du mal aux animaux; que la nôtre serait une espèce pervertie, maléfique (il y a une multitude de légendes à ce sujet - que seuls les humains tuent leurs semblables, que seuls les humains tuent sans nécessité vitale, que seuls les humains sont cruels, etc.). Certes, par rapport à l'élevage industriel, ce serait mieux qu'on laisse les non-humains à eux-mêmes. Mais je ne vois pas pourquoi on oublierait que dans la «nature» aussi, les animaux souffrent souvent intensément, de maladies, de famines, de privations affectives, et de prédation de la part d'autres. Je ne vois pas pourquoi on n'accorderait plus d'importance à la souffrance dès lors qu'elle n'est pas infligée par les humains; et je soupçonne qu'il s'agit là d'une masse de souffrance encore plus grande que celle qui résulte de l'élevage, etc. Il n'est pas aujourd'hui à l'ordre du jour que les humains s'attaquent à cette souffrance-là, tant qu'ils continueront eux-mêmes de faire souffrir gratuitement. Mais pour moi, d'une certaine façon, amener les humains à être tous végétariens est encore seulement une étape; c'est aussi pour cela que ce résultat a à mes yeux plus de valeur s'il est basé sur une prise de conscience antispéciste, que s'il résulte d'un changement de mode, ou d'un souci hygiéniste.

Les humains sont, qu'on le veuille ou non, aux commandes de la planète. Cela résulte des hasards de l'évolution; si ce n'était pas nous, ç'aurait peut-être été, dans quelques millions d'années, une autre espèce. Mais il se trouve que c'est nous8. Du coup, la politique «humano-humaine», ça ne concerne pas que les humains. La santé mentale de l'humanité, sa capacité à la bienveillance, importe pour le bonheur de tous: pour le bonheur des humains et des non-humains. Malheureusement, cette santé n'est pas au mieux. Pour la soigner, je ne vois pas l'utilité qu'il y aurait à s'associer, au nom d'un mythique résultat rapide, avec des gens dont les idées vont, pour une part essentielle, diamétralement à l'encontre du but recherché, vont dans le sens de la haine et de la désolation.

* «AIDA et l'apolitisme», droit de réponse de l'AIDA paru dans les Cahiers antispécistes n°9 (1994).

1. Brochure collective (ce n'est pas ma brochure!), éd. Y. Bonnardel, 1989, disponible pour 18 F port compris à l'adresse des CAL.

2. Quand dans le présent texte je parle des membres de l'AIDA auteurs de la réponse ci-dessus, ce sont Éric et Christophe Moreau que j'ai à l'esprit. À tort ou à raison. Si c'est à tort, qu'on m'excuse, mais j'ai des raisons. Si c'est à raison, je ne comprends pas qu'ils ne veuillent pas que cela soit dit.

Indépendamment de cela, il est bien possible que j'attribue dans le présent texte aux auteurs de la réponse de l'AIDA, quels qu'ils soient, des sentiments qui ne sont pas les leurs. Mais ce sont en tout cas des sentiments que je crois assez répandus chez les militants animalistes pour que cela vaille la peine d'en parler.

Enfin, un quiproquo a amené les frères Moreau à croire que nous les traitions de fascistes. Quelqu'un à qui on demandait s'il accepterait de travailler avec eux a répondu quelque chose comme «je ne travaille pas avec les fascistes», voulant dire que puisque l'AIDA accepte de travailler avec les fascistes, travailler avec l'AIDA peut impliquer de travailler avec les fascistes. Précisons donc que malgré nos désaccords nous n'avons aucune raison de traiter les Moreau eux-mêmes de fascistes.

3. Ce qui brouille un peu les cartes, c'est qu'il y a aussi beaucoup d'humanistes qui en fait se fichent du sort des humains - leur importe moins d'améliorer le sort de ceux-ci que de maintenir la frontière d'espèce comme frontière morale. Ce sont eux qui s'exclament, comme F. Reynaert dans Le Nouvel Observateur (29 octobre 1992, p.18): «Jusqu'à quelle négation de l'homme va-t-on aller si, aujourd'hui, on demande d'avoir pour le bétail la sollicitude que, hier, on eut pour les Noirs?».

4. Les déclarations de l'AIDA suggèrent fréquemment, toujours par de désagréables petites remarques faites «en passant», que nous ne ferions les CAL que pour notre «plaisir intellectuel». C'est agressif et injuste. Chacun a effectivement, à côté de ses objectifs sincères et hautement proclamés, d'autres motivations plus «terre-à-terre», réelles elles aussi mais qu'on a moins tendance à mettre en avant; cela vaut autant pour les militants de l'AIDA que pour nous. Pour moi, il y a effectivement un certain plaisir intellectuel, un plaisir à agir sur le monde, un plaisir à rencontrer des gens célèbres, un plaisir à être connu, un plaisir à tapoter sur un clavier, et aussi, un plaisir à me sentir moralement supérieur à bon compte - ce dernier plaisir me semblant le plus critiquable. Joue toujours aussi l'attrait de se faire des copains et copines. Pour certains à l'AIDA, il semblerait qu'il faille à l'inverse aller le plus loin possible dans l'ascèse et ne prendre aucun plaisir en ce bas monde tant qu'il y a des animaux qui souffrent - sauf celui de se sentir moralement supérieur, de faire partie de la petite élite des seuls humains qui «ont de la valeur». À quel résultat concret et physique arrivera-t-on par une telle attitude, si ce n'est à faire fuir la plupart des militants potentiels?

L'existence de motivations annexes, personnelles, ne disqualifie pas la motivation affichée. L'important est de s'assurer qu'il n'y ait pas de contradiction, ou pas trop. Pour ma part, je pense que le plaisir qu'il y a à tenter de montrer la fécondité intellectuelle potentielle de la remise en cause de l'idéologie spéciste va dans le sens d'attirer des intellectuels influents. À l'inverse, le présent article a pour une part pour sujet que se laisser aller au plaisir de s'isoler sur un piédestal méprisant au-dessus des préoccupations et souffrances de l'humanité moyenne et pécheresse ne va pas dans le sens de la libération animale.

5. La littérature anglaise des milieux proche de l'ALF (Animal Liberation Front) fourmille d'exhortations à sauver les animaux concrètement, aujourd'hui. Mais combien d'animaux croit-on sincèrement pouvoir sauver aujourd'hui? De même, comment les auteurs du texte ci-dessus de l'AIDA pensent-ils réellement arriver à transformer l'humanité omnivore en humanité végétarienne? À mon avis, le genre d'attitude qui se veut concrète, radicale, opposée aux «parlotes inutiles», que l'on trouve autant dans les milieux révolutionnaires que chez l'AIDA, compense et masque chez ces personnes un désespoir, une non-croyance inconsciente en la possibilité réelle d'un changement radical que ce soit à court comme à long terme. Chacun le sait, sauver les animaux concrètement, à court terme, ce n'est possible que dans une proportion très faible. À partir du moment où à l'inverse on croit réellement, même sans certitude - comme c'est mon cas - en la possibilité à terme d'un changement radical, concernant les milliers de milliards d'animaux qui sans cela seront, eux aussi très concrètement, élevés et abattus par nos descendants, il me semble que c'est dans ce sens qu'il vaut le plus de lutter. Cela implique de raisonner autrement, de façon peut-être plus abstraite, mais avec pour but à terme des résultats tout aussi concrets. Cela n'interdit pas des actions quand elles sont possibles pour sauver des animaux aujourd'hui; cela n'interdit même pas de ne faire que cela, si c'est ce qu'on se sent le plus à même de faire; mais il n'y a aucune raison que ceux qui veulent faire ces actions viennent dénigrer et mettre des bâtons dans les roues de ceux qui croient possible autre chose. Ils peuvent au contraire se demander comment l'action concrète pourrait elle aussi contribuer aux buts à long terme.

6. J'insiste que cette convergence concerne les différentes luttes de libération à long terme, et résulte de leur unité de logique profonde. À court terme, par contre, il n'y a aucune raison pour que ce qui bénéficie à un groupe opprimé donné bénéficie aussi aux autres. C'est une pure coïncidence si, par exemple, le végétarisme est dans l'intérêt à la fois des animaux d'élevage et des humains du tiers-monde. Tant mieux dans ce cas; mais il n'y a aucune raison pour qu'il y ait une sorte d'harmonie cosmique qui fasse chaque fois se rejoindre les intérêts de tous les opprimés. La Seconde Guerre mondiale par exemple fut la catastrophe que l'on sait pour les humains, mais bénéficia aux animaux sauvages qui vécurent en France sous l'Occupation, au cours de laquelle la chasse fut interdite.

7. J'insiste ici encore que cela concerne les projets à long terme. S'il s'agit de secourir un blessé sur la route, je ne vois pas de raison de refuser l'aide de quiconque. Dans ces conditions, je peux bien avoir des préférences pratiques, selon le cas: si le blessé est un humain noir, je préfère un vivisecteur antiraciste, et si c'est un poulet, je préfère un végétarien de droite. Françoise et moi avons longtemps aidé une dame qui s'occupe des chats de la rue; nous avons toujours regretté qu'elle soit antisémite et viandiste et qu'elle vote Le Pen; nous avons toujours trouvé admirable à l'inverse son dévouement pour les chats. Nous n'avons jamais craint de nous associer avec elle pour des buts immédiats; mais c'est tout autre chose que d'accepter de travailler avec ce genre de personnes pour la libération animale!

8. On dira que je me montre ici moi-même spéciste, en plaçant les humains aux commandes. Mais d'une part, ce n'est pas moi qui les place ainsi, ce sont, pour le moment en tout cas, les faits; d'autre part, il s'agit là d'une différence en tant qu'agents moraux - qui résulte de ce que les humains sont, généralement, plus à même que les individus d'autres espèces d'agir sur leur environnement selon leurs intentions, et aussi de généraliser leur bienveillance spontanée à travers le raisonnement éthique. En tant que patients moraux, je n'accorde aucun statut particulier aux humains, dont les joies et les peines n'ont ni plus ni moins d'importance que celles des autres. Le but de l'antispécisme n'a jamais été de nier les différences factuelles qui peuvent exister entre individus de différentes espèces.