Le subjectif est objectif

Section 3

Par David Olivier

3. L'argumentation par l'impossibilité de ne pas croire

On peut distinguer trois sortes de «raisons de croire» en la vérité d'une assertion:

A. Les raisons démonstratives (informations rendant probable l'assertion; croire que demain il pleuvra, parce que la météo le dit, et que la météo se trompe rarement).

B. Les raisons éthiques (en particulier, pour l'utilitariste, il est juste de croire une chose dès lors que cette croyance augmentera le bonheur total dans le monde).

C. Les raisons causales (toute cause dont la croyance est l'effet; la plupart des gens croient aux dogmes de telle ou telle religion parce que leurs parents et proches y ont cru).

Il peut sembler bizarre de voir une finalité comme raison de croire une chose (raisons de type B.). Pourtant, pour les actes en général, c'est bien généralement une finalité que l'on invoque comme raison de l'accomplir.

On peut penser que le raisonnement idéal en faveur d'une thèse doit être du type A, dont le modèle est peut-être le raisonnement mathématique, où on ne fait pas appel à l'utilité pour le lecteur de croire à la vérité du résultat (ce qui en ferait une argumentation éthique) et où on ne cherche pas non plus par exemple à l'hypnotiser pour qu'il croie en cette vérité («argumentation» du troisième type). Que le lecteur soit content ou non que le carré de l'hypoténuse soit égal à la somme des carrés des deux autres côtés du triangle rectangle, on lui montre qu'il en est ainsi.

Seules les raisons de croire de type A peuvent constituer une réponse valable à une question «pourquoi crois-tu que...?». Une réponse de type «j'y crois parce que cela vaut mieux pour moi (ou pour autrui)» ne peut remplacer une raison de type A11. De même si je réponds que c'est à cause de mon éducation, ou parce que mes neurones sont configurés de telle ou telle manière. De telles réponses peuvent être vraies par ailleurs, mais ne sont pas des réponses à la question posée.

Mon intention est de montrer que les assertions éthiques (prescriptives) correspondent à une vérité objective, et de là montrer en particulier le caractère de réalité objective de la sensibilité et de la liberté. Je serais heureux si je pouvais baser ces développements uniquement sur des raisons de type A. Mais je ne le peux pas.

Vais-je alors me tourner vers une argumentation de type B, et vous donner simplement envie de croire que j'ai moi-même plaisir à croire? Ou encore, trouver moyen de vous persuader par des astuces de rhétorique de la justesse de mes idées? En fait, non. Je crois justifié de faire appel dans le cas présent à une autre forme d'argumentation encore. Elle ne consiste pas à donner une raison de croire, mais à mettre en évidence le fait que nous croyons déjà, et ne pouvons pas ne pas croire12. Dès lors, prendre acte de ce fait n'est qu'une question de cohérence.

On peut trouver faible une telle argumentation, puisqu'elle ne constitue pas une démonstration. Ma réponse est pour une part ad hominem, sans être pour autant, je pense, dépourvue de force. Elle consiste à noter que c'est cette même forme d'argumentation qui fonde en dernier ressort tout ce que nous croyons, à commencer par notre conviction de l'existence d'une réalité.

Ce fait est même universellement reconnu; je vais y revenir dans un instant. Ce qui est remarquable, c'est qu'on n'en fait généralement que peu de cas, considérant l'impossibilité de fonder notre croyance en un monde réel sur un pur raisonnement comme une sorte de curiosité philosophique qui n'enlèverait rien au sérieux de cette conviction; alors que l'impossibilité correspondante dans le domaine éthique - l'impossibilité de fonder la vérité des propositions éthiques sur un pur raisonnement - passe pour la preuve irréfutable du caractère relatif ou conventionnel de celles-ci, ou, pour les personnes religieuses, de la nécessité de les fonder sur la foi en un dieu.

Je pense au contraire que le caractère de vérité des assertions éthiques (prescriptives) est autant fondé que celui des assertions dites «descriptives», portant par exemple sur des réalités matérielles13; les unes comme les autres étant fondées sur la même impossibilité de ne pas croire certaines choses que pourtant nous ne pouvons démontrer. Si l'on estime mon argumentation faible, ce ne peut être plus faible que notre croyance en l'existence du monde; ce qui n'est pas rien.

Avant que l'on ne juge de la faiblesse de cet argument, je voudrais encore que l'on en saisisse bien le sens. L'impossibilité de ne pas croire qui le fonde n'est pas une simple difficulté; elle ne se réfère pas par exemple à la pénibilité psychologique qui accompagnerait une non-croyance. Il s'agit d'une impossibilité constitutive de notre façon d'être au monde. Que l'on se figure cela: que du fait de notre présence même dans le monde, de notre situation d'êtres sensibles, il soit impossible que nous ne croyions pas une chose. Il est alors vain de prétendre ne pas y croire. Toute théorie que nous bâtirions et qui contredirait la croyance en question serait impossible à prendre pour vraie sans croire à la fois une chose et son contraire; c'est-à-dire, serait impossible à prendre sérieusement pour vraie, dès lors que nous prenons conscience de ses implications concernant notre croyance obligée. Cela ne nous interdit sans doute pas de spéculer, en imaginant faux ce que nous ne pouvons pas croire faux; nous pouvons éventuellement tirer des conclusions intéressantes de telles spéculations, mais ne pouvons croire réel le monde ainsi construit.

J'en viens maintenant à la substance de l'argument; mon premier pas sera de mettre en lumière en l'impossibilité qu'il y a pour nous de ne pas croire au caractère de vérité réelle des assertions éthiques (prescriptives).

11. Dans son célèbre pari, Pascal s'efforce de nous montrer que nous avons intérêt à croire en Dieu. Il se rend cependant compte que cela ne suffit pas; croire n'est pas un acte volontaire. Dès lors, il énumère des techniques permettant, en quelque sorte, de se laver soi-même le cerveau.

12. De façon générale, lorsque je dis «nous» dans cet article je ne parle pas spécifiquement des humains, mais de l'ensemble des êtres délibérants et sensibles.

13. Je mets des guillemets à ce terme, parce que dès lors qu'elles sont vraies, les assertions prescriptives peuvent aussi être vues comme des descriptions d'un état de fait.