Le subjectif est objectif

Section 5

Par David Olivier

5. Le modèle laplacien de la réalité

Ce que j'appelle modèle classique, ou laplacien, de la réalité naquit au XVIIe siècle avec Galilée et Newton, en remplacement de la physique d'Aristote dominée par les idées finalistes, animistes, de nature et de finalité des corps. Le modèle laplacien constitua le socle du rationalisme scientifique et domina la vision scientifique du monde jusqu'au début du XXe siècle. La théorie de la relativité d'Einstein (1905, 1915) se place encore dans ce cadre, qui ne fut subverti que dans les années 1920, par la mécanique quantique - laquelle le rendait intenable, sans pour autant apporter de vision alternative de la réalité physique.

Je pense que l'on se rendra compte, en lisant la courte analyse que je vais faire ici de ce modèle, que c'est bien celui que nous tendons «spontanément» à voir comme le modèle de description scientifique. Lorsque nous tenons absolument, par exemple, à rejeter l'idée de libre-arbitre parce qu'il «faut bien» que nos choix soient déterminés par quelque chose, cette exigence n'est évidente ni dans le cadre aristotélicien, ni dans celui de la mécanique quantique, laquelle implique que certains événements se produisent effectivement sans raison. Je ne crois pas non plus le modèle, ou plutôt non-modèle, que nous donne la mécanique quantique satisfaisant pour rendre compte du libre-arbitre; mais je voudrais au moins que l'on accepte de relativiser quelque peu les postulats du modèle laplacien. Je montrerai d'ailleurs en quoi ce modèle ne satisfait pas lui-même à ses propres exigences qui voudraient que tout arrive pour une raison.

J'appelle ce modèle «laplacien» en référence à cette formulation frappante que le physicien Pierre Simon de Laplace (1749-1827) donna de la notion de déterminisme25:

Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome: rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux.

Dans cette vision des choses, la réalité - tout ce qui existe - est constituée d'une collection finie ou infinie d'objets - les «êtres» dont parle Laplace - dont chacun peut être caractérisé par un certain nombre de propriétés éventuellement variables dans le temps; la connaissance à un instant donné de la liste de ces objets et de leurs propriétés constitue une description complète de la réalité en cet instant.

Une image simplifiée que j'utiliserai souvent est celle des boules de billard. Dans un jeu de billard idéalisé, en effet, les boules se meuvent à tout instant suivant une loi parfaitement définie et calculable. Tant qu'elles ne rencontrent pas une paroi ou une autre boule, elles se meuvent en ligne droite à vitesse constante; lors d'une collision, elles rebondissent de manière élastique, suivant une loi simple qui met en jeu leurs caractéristiques intrinsèques (masse, rayon), leur mouvement et leur position. L'évolution de l'ensemble peut être complexe, si un grand nombre de boules sont en jeu, mais reste toujours entièrement prévisible, au moins en théorie, par une «intelligence», comme l'appelle Laplace, qui connaîtrait les lois du mouvement ainsi que la masse et la situation (position, vitesse) de chaque boule. L'image «boules de billard» du monde suppose que le monde entier n'est qu'une vaste collection de telles boules se mouvant dans l'espace à trois dimensions.

Bien entendu, la physique classique n'a jamais sérieusement proposé une vision aussi simpliste des choses. L'image «boules de billard» reste cependant valable, parce que la physique classique se ramène bien, conceptuellement, à une telle image, à quelques nuances près. Dans la physique classique, nous n'avons pas des boules, mais des «points matériels» - «atomes» ou «particules» sans dimensions, mais possédant par exemple une masse et une charge - et des forces attractives et répulsives de forme plus complexe que la simple répulsion par «contact». À ces points matériels s'ajoutèrent par la suite les champs, comme le champ électrique, répartis dans tout l'espace, servant de médiateurs aux forces entre particules, mais évoluant aussi eux-mêmes selon leurs propres lois. Dès lors, la connaissance exhaustive dont parle Laplace implique aussi celle des champs, et donc une infinité de données, puisqu'il faut connaître l'intensité des champs en chaque point de l'espace26. Il n'en reste pas moins que le modèle «boules de billard» possède toutes les caractéristiques que je vais mentionner du modèle laplacien. Si la subjectivité ne peut trouver sa place au sein d'un modèle «boules de billard», elle ne peut la trouver au sein de la physique laplacienne27. Je me permettrai ainsi souvent de parler comme si celle-ci n'était réellement constituée que de boules de billard, parce que c'est là une image simple qui permet d'en faire ressortir les caractéristiques et les problèmes.

Notons que la physique classique n'est jamais parvenue à proposer une théorie à la fois cohérente et plausible de la réalité; il restait toujours des détails qui clochaient dans les coins28. L'image laplacienne n'en subsiste pas moins comme paradigme de toute physique qui se veut objective, qui croit en une réalité indépendante de l'observateur, puisque la mécanique quantique s'avère incapable de fournir un tel modèle.

La complétude du modèle laplacien

La complétude signifie que tout ce que l'on peut dire du monde est réputé contenu dans la «situation respective des êtres qui [le] composent»; c'est-à-dire, pour reprendre l'image des boules de billard, dans la position et la vitesse de chacune d'entre elles.

En particulier, le mouvement de nos mains, nos pensées, nos sentiments, tout cela ne serait constitué que de l'entrechoquement «mécanique» de ces boules selon les lois du mouvement. Dire que nous percevons le monde, c'est seulement dire que certaines de ces boules, celles du monde extérieur à notre corps, heurtent d'une certaine manière les boules de notre corps, qui, en raison de leur disposition initiale, vont de proche en proche provoquer certains mouvements et dispositions de certains autres ensembles de boules dans notre cerveau ou ailleurs, mouvements et dispositions qui devront, d'une manière ou d'une autre, constituer la perception. Nos sentiments et émotions seront de la même manière constitués par des dispositions et mouvements de boules quelque part en nous. Lorsque nous agissons en fonction de nos perceptions et sentiments, ce sera parce que ces dispositions et mouvements auront à leur tour, toujours suivant les mêmes lois «mécaniques» du mouvement, provoqué certains mouvements dans d'autres ensembles de boules encore, que nous appelons nos mains, qui écriront nos observations sur une feuille de papier.

Du fait de cette complétude, les boules ne possèdent elles-mêmes aucune «intériorité». L'expression «boules de billard» est trompeuse sur ce point. La physique des boules de billard réelles en mouvement sur une table de billard décrit quelques unes de leurs caractéristiques, comme leur position et leur vitesse de déplacement, mais ces paramètres sont relatifs à des objets qui existent par ailleurs et qui possèdent bien d'autres caractéristiques: couleur, rugosité, composition chimique, solidité... Par contre, dans le modèle laplacien type «boules de billard», les boules n'ont aucune couleur ni rugosité; elles ne sont pas faites de «quelque chose». Tout ce que l'on peut dire d'elles se résume en une petite collection de nombres, à savoir leur masse, leur rayon, leur position et leur vitesse. Le «rayon» lui-même ne correspond pas à la limite entre un intérieur plein et un extérieur vide, mais à un simple paramètre déterminant si et quand aura lieu une «collision» avec une autre boule. Cette «collision» ne sera qu'un changement dans le mouvement du «centre»; mais de quoi est-ce donc le centre? De rien; ce n'est qu'un point mobile dans l'espace déterminant des «collisions», c'est-à-dire des événements touchant d'autres «boules», qui elles-mêmes ne sont que des points du même genre. Pourtant, l'espace est rempli de points; qu'est-ce que ceux-ci ont de particulier? Rien, à part que leur position est celle décrite par cette collection de nombres...

Si jamais il y avait autre chose à dire de cette réalité, si les «boules» possédaient une réalité au-delà de ces quelques nombres, celle-ci nous serait absolument inconnaissable; car la connaître ne serait rien d'autre que des positions et mouvements particuliers de certaines boules dans notre cerveau, et, en vertu du déterminisme du modèle, ces positions et mouvements sont entièrement déterminés à partir de ceux de toutes les autres boules, et ne peuvent donc en rien dépendre de cette autre réalité.

Comme déjà indiqué, l'image réelle que proposait la physique laplacienne, fondée sur les particules et les champs, est bien plus complexe que le modèle «boules de billard». L'absence d'intériorité reste cependant entière; le monde n'a pas de «substance» et reste totalement descriptible par une collection de nombres, qui semblent ne rien décrire d'autre qu'eux-mêmes. Dès lors, on voit mal en quoi il serait autre chose qu'une collection de nombres. Il est paradoxal de voir que la conception laplacienne, souvent ressentie comme le summum du «matérialisme», paraît en définitive dissoudre le monde en une abstraction idéaliste.

Un déterminisme réversible

Le modèle laplacien est déterministe, dans un sens défini par la citation ci-dessus: le monde est régi par un ensemble de lois tel que si je connais l'état du monde à un instant donné (l'ensemble des nombres qui le décrit), je peux en principe déduire (calculer) son état à tout instant futur. Le mot «déterminisme» renvoie cependant à autre chose encore, à une relation de cause à effet: que l'état du monde futur est entièrement causé par son état présent. Cette interprétation courante est déjà suggérée par l'origine du mot: l'avenir serait déterminé, c'est-à-dire causé, par le présent, puisqu'un état présent donné ne peut engendrer qu'un seul état possible futur. Il semble ainsi naturel d'identifier le déterminisme physique, laplacien, à un principe de causalité totale («tout ce qui arrive est déterminé par ce qui est arrivé»); paradoxalement, comme je le montrerai, la notion même de causalité est dépourvue de substance dans le déterminisme laplacien.

Il est significatif que Laplace ait fait jouer dans sa citation un même rôle au passé et à l'avenir: «et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux». De fait, tous les modèles classiques de la physique sont réversibles par rapport au temps. Cela signifie, en termes imagés, que si je filme n'importe quel événement, et passe ensuite la séquence à l'envers, la séquence inversée que je vois reste conforme aux mêmes lois d'évolution. Cette propriété est vérifiée dans le modèle «boules de billard»: tant le mouvement rectiligne uniforme que les changements de mouvement lors des chocs sont réversibles.

C'est là encore une propriété de toutes les théories physiques réelles, y compris, à quelques nuances près, des théories quantiques29.

Mouvement de boules de billard, avec dessin de l'évolution inverse

Figure 2: Réversibilité de l'évolution des boules de billard.
Le film passé à l'envers nous montre une évolution qui obéit encore aux mêmes lois.

Le déterminisme laplacien implique que si je connais l'état du monde à l'instant présent, il ne peut donner qu'un seul état à un instant futur; mais du fait de sa symétrie passé/avenir, il implique aussi que l'état présent ne peut résulter que d'un seul état possible à un instant passé. Est-ce à dire que le présent cause le passé? Le présent «détermine» autant le passé que le futur, si on entend par détermination le fait que pour un présent donné, il ne peut y avoir qu'un seul passé, tout comme il ne peut y avoir qu'un seul futur. Or, le déterminisme laplacien ne dit rien de plus. La notion de causalité, toujours dissymétrique - le passé cause l'avenir, mais non l'inverse - ne peut donc être légitimée sur cette seule base.

Ce paradoxe illustre le fait que la réversibilité laplacienne est contraire au sens commun: nous n'avons pas du tout le sentiment que le passé et l'avenir soient symétriques. Le temps nous semble avoir une «flèche» bien définie, ne pouvoir «aller» que dans un sens; et les causes sont bien d'un côté - que nous nommons passé - et leurs effets de l'autre - que nous nommons avenir. Il semble pourtant impossible de faire découler une telle flèche d'équations d'évolution tout à fait symétriques; le problème de la «flèche du temps» représente depuis le XIXe siècle une des difficultés majeures de la physique.

Je reviendrai plus loin sur la notion de causalité parce qu'elle est liée à celle de loi - elle-même problématique dans le cadre laplacien - et à celle de libre-arbitre, qui constitue à mon sens un des ingrédients incontournables du subjectif.

L'hypothèse épiphénoméniste

L'épiphénoménisme est la théorie selon laquelle la sensibilité (subjectivité, conscience) ne serait qu'un épiphénomène du monde physique; c'est-à-dire, en deux mots, qu'elle peut regarder mais pas toucher. Il s'agit moins d'une thèse qui serait réellement défendue que d'une conclusion désagréable à laquelle semblent mener bon nombre de tentatives de rendre compte de la sensibilité dans le cadre d'une conception laplacienne de la réalité.

J'ai dit plus haut qu'en vertu de la complétude du paradigme laplacien, nos sensations, sentiments et émotions y sont nécessairement constitués par des «dispositions et mouvements de boules», ou, dans les termes d'un modèle plus réaliste, par la disposition et le mouvement des particules et l'état des champs à l'intérieur de notre cerveau.

Intuitivement, beaucoup de personnes, dont moi-même, trouvent difficile de croire que la sensibilité puisse n'être «que» cela. Pour le moins, on ne voit pas très bien en quoi des mouvements de particules et autres processus «mécaniques» peuvent constituer une sensation; les sensations et phénomènes subjectifs semblent impliquer autre chose. Je reviendrai sur des justifications plus argumentées qu'on peut apporter à ce sentiment. Je veux juste noter ici que si l'on cherche à faire de la sensibilité «autre chose», tout en restant dans le cadre du modèle laplacien, on aboutit nécessairement à une position épiphénoméniste.

Formellement, l'idée selon laquelle la sensibilité serait autre chose que le simple mouvement des boules de billard est d'emblée en contradiction avec l'hypothèse de complétude du modèle laplacien, qui implique précisément qu'il n'y ait rien de plus dans le monde que ce qui est dans ce modèle. Nous pouvons cependant imaginer un modèle «laplacien-plus», formé d'un monde, disons, «physique», celui des boules de billard, qui se comporterait de manière purement laplacienne, plus cet «autre chose», la sensibilité, qui serait le siège des sensations. Lorsque le feu brûle notre main, par exemple, cela mettrait en mouvement une certaine succession de mouvements dans les boules formant notre main, lesquels de proche en proche influeraient sur les boules dans notre cerveau, qui à leur tour amèneraient les boules formant notre bouche à pousser un cri; parallèlement à cela, l'état des boules dans notre cerveau ne constituerait pas la douleur, mais la provoquerait dans cette «autre chose» spectatrice siège de la sensibilité.

Une telle conception, qui semble à même de résoudre notre difficulté à concevoir la sensibilité au sein du monde laplacien tout en conservant à celui-ci un rôle de théorie du «monde physique» (auquel viendrait cependant s'ajouter un monde psychique), implique nécessairement l'épiphénoménisme. En effet, on y suppose que la sensibilité est affectée par ce qui se passe dans le monde laplacien; elle est informée de la douleur, ou plutôt des dispositions des boules de billard qui correspondent à la douleur. Il ne paraît pas impossible de lui attribuer une telle position passive; il est par contre impossible de lui faire jouer un rôle actif sans rompre, justement, le déterminisme du monde laplacien. Les boules de billard évoluent en fonction de leur état et de celui des autres boules de billard; ce serait une dérogation à ces lois que de permettre à la conscience, à notre volonté, d'agir sur leur évolution. Et on ne peut admettre une telle dérogation sans faire entrer de plain-pied la conscience dans le monde physique, lequel ne serait plus ni laplacien ni «laplacien-plus30».

Voilà donc ce qui mène à envisager la position épiphénoméniste, selon laquelle la conscience serait affectée par le monde physique, mais ne pourrait en retour agir sur celui-ci. Il me semble par ailleurs qu'un certain nombre de thèses qui ont cours parmi les philosophes qui réfléchissent à ce domaine impliquent l'épiphénoménisme. Je pense en particulier à la position B dans la classification de Penrose dont je parlerai en section 8, position qui est celle du philosophe John Searle. Il est cependant rare que les partisans de ces thèses adhèrent explicitement à la position épiphénoméniste, car il est difficile d'y adhérer consciemment.

Elle signifie en effet que rien dans notre comportement ne résulte du fait que nous soyons conscients. Cela implique que lorsque nous crions de douleur, par exemple, nous ne crions pas réellement de douleur; la douleur, la volonté que cela cesse et toutes les autres perceptions sont ressenties par la subjectivité spectatrice, mais ne jouent aucun rôle causal dans nos cris, qui ne sont dus qu'à la mécanique insensible des «boules de billard». Les souvenirs, même, que nous avons de nos propres émotions ne sont alors pas des souvenirs d'émotions, mais l'effet subjectif d'un état «purement physique» présent se «souvenant» d'un certain état «purement physique» passé, lequel, par ailleurs, produisait (peut-être) à ce moment-là un certain état subjectif.

Si l'épiphénoménisme était vrai, nous ne pourrions pas le savoir; ou plutôt, nous ne pourrions pas le dire, ou ne le dirions que «par hasard». L'épiphénoménisme correspond à une tentative d'expliquer la conscience, le fait que nous ressentons les choses; mais il nie justement que nos actions, et donc en particulier nos discours au sujet de l'épiphénoménisme, puissent résulter d'une quelconque manière de ces sensations! L'épiphénoménisme met la subjectivité sur une voie de garage à sens unique.

Plus généralement, si l'épiphénoménisme était vrai, nous ne pourrions rien savoir de la subjectivité; hormis peut-être notre propre subjectivité instantanée. Nous ne pourrions prévoir les conséquences de nos actes sur notre subjectivité future, puisque nous ne pouvons nous baser sur aucune véritable expérience de leurs conséquences passées. Il n'y aurait aucun sens à délibérer, et ceci doublement: parce que nous ne pourrions baser nos choix sur rien, et parce que nos choix ne pourraient agir sur rien.

Si on admet ma thèse selon laquelle nous sommes des êtres délibérants, et ne pouvons croire que la délibération n'a pas de sens, on admettra que nous ne pouvons croire à la position épiphénoméniste.

Il faut noter cependant que la définition que j'ai donnée de l'épiphénoménisme dépend de la notion de causalité, qui est elle-même problématique dans le cadre laplacien. Je ne veux pas développer ce point ici, mais seulement mettre en évidence le fait que l'épiphénoménisme, solution tentante, est une solution fausse.

Test de Turing

Le nom du mathématicien britannique Alan Turing est plutôt méconnu du grand public; il est pourtant pour beaucoup dans un des thèmes centraux de la science-fiction et de cette attente quasi messianique que nous avons eue de «l'an 2000»: le mythe du robot pensant, voire désirant ou même pathétique comme Hal dans 2001 Odyssée de l'espace. Cette thématique présente l'ordinateur comme un équivalent artificiel du cerveau humain, et suggère - plus souvent qu'elle n'affirme - que ces êtres, dès lors qu'ils se montrent capables de se conduire (à peu près) comme des humains, sont peut-être réellement sensibles et pensants.

Je parle de mythe; car au moins pour l'instant cela reste un mythe. Nous avons bien aujourd'hui des machines que l'on appelle «robots», mais qui ont peu à voir avec ces Hal et autres R2D2. Rien, certainement, qui puisse donner le sentiment de vraiment penser, et encore moins d'éprouver des émotions.

C'est dans un article écrit en 1950 que Turing posa la question: «Les machines peuvent-elles penser31?». S'interrogeant sur la définition des termes «machine» et «penser», il remplace immédiatement la question initiale par une autre, qui lui serait «étroitement liée». Celle-ci est: «Est-il possible qu'une machine réussisse au “jeu de l'imitation”?». Ce test, que Turing décrit alors, est resté sous le nom de «test de Turing».

Il s'agit de faire «converser» à distance la machine avec un humain, appelé «l'interrogateur», qui ne sait pas s'il a affaire à une machine ou à un être humain. La «conversation» se passe par télétype, c'est-à-dire par l'équivalent 1950 de nos claviers et écrans. La machine peut penser, dit en substance Turing, si elle est capable de tromper l'interrogateur dans une conversation de plusieurs minutes en se faisant passer pour un humain.

Turing propose de définir le fait de penser par la capacité à réussir ce test. C'est du moins ce que suggère sa manière d'introduire le test, ainsi que plusieurs autres réflexions contenues dans l'article. D'autres passages pourtant, ainsi que le bon sens, donnent le sentiment contraire; j'y reviendrai. Par ailleurs, c'est sans ambiguïté qu'il définit ce qu'il entend par «machine» en spécifiant qu'il s'agit d'ordinateurs, c'est-à-dire de dispositifs dont le comportement est entièrement déterminé par un programme, ou algorithme.

Son opinion était que «d'ici environ cinquante ans il sera possible de programmer des ordinateurs (...) de manière à ce que leur habileté au jeu de l'imitation amène l'interrogateur moyen à n'avoir pas plus de 70% de chances d'identifier correctement l'être humain après cinq minutes d'interrogation32.» L'an 2000 est maintenant passé et cette prédiction s'est révélée fausse. Malgré la puissance technique des ordinateurs, qui dépasse nettement celle que prévoyait Turing, et malgré plus de cinquante ans d'efforts de la part d'un grand nombre d'équipes de recherche en «intelligence artificielle» dans le monde, aucun programme sur aucun ordinateur n'est aujourd'hui capable de passer pour un être humain ne serait-ce que 30 secondes.

On peut distinguer trois affirmations dans la thèse de Turing:

(a) Le fait qu'un système pense peut se définir par un tel test, c'est-à-dire par le fait de pouvoir exhiber le même comportement qu'un humain33.

(b) Le fait qu'un système pense peut se déduire de son comportement.

(c) Un ordinateur peut penser, c'est-à-dire se montrer capable du même comportement qu'un être humain.

L'affirmation (b) est une conséquence immédiate de (a): si la pensée se définit par le comportement, elle peut certainement se déduire du comportement. La réciproque n'est cependant pas vraie. Le réalisme - la croyance en l'existence d'un monde réel - implique que les choses existent, d'une manière ou d'une autre, par elles-mêmes, et que nous ayons ou non les moyens de nous assurer de cette existence. Cela reste vrai même si, de fait, nous avons toujours ces moyens. Même si nous pouvons toujours savoir s'il fait jour en regardant dehors, le fait qu'il fasse jour ne se définit pas par l'opération de regarder dehors.

On appelle «opérationnalisme» ce point de vue qui consiste à admettre, au contraire, que les notions scientifiques doivent se définir par des opérations effectuées sur le monde. Ce sera par exemple de définir la température d'un corps par la position du mercure dans un thermomètre construit de telle et telle façon, mis en contact avec le corps d'une certaine manière pendant un certain temps.

L'opérationnalisme repose implicitement sur la séparation du monde en humains et en cailloux. Car qui est ce «nous» censé, en somme, faire exister le monde, si ce n'est l'ensemble des humains? Mais c'est une version particulière de cette séparation, où en définitive les cailloux n'existent pas par eux-mêmes; elle est par conséquent incompatible avec le réalisme, et donc, en particulier, avec la conception laplacienne du monde, qui présuppose que ce monde existe. Pourtant, le credo opérationnaliste fait partie du bagage standard de l'esprit scientifique moderne, cohabitant sans trop de heurts avec le paradigme laplacien. Là encore, en fait, il y a partage des champs d'application; l'opérationnalisme fait surtout surface dans les domaines scientifiques qui paraissent échapper au paradigme laplacien, comme la thermodynamique34, la mécanique quantique et - c'est justement ce qui nous intéresse ici - la psychologie.

C'est suivant le critère opérationnaliste que le «rationaliste» de Schrödinger déclare que la sensibilité (ou la non-sensibilité) d'un animal n'a pas de sens: c'est qu'on n'a pas de critère pour la mettre en évidence. Turing par contre affirme que chez les humains et les ordinateurs, la sensibilité a un sens, mais qui se réduit à la réussite à son test. Plus loin, il répond à l'objection selon laquelle la pensée, les émotions et autres sensations sont des choses réelles en affirmant, en substance, que cette négation de (a) implique celle de (b) et doit donc être rejetée35, parce que conduisant au solipsisme.

D'autres passages semblent pourtant indiquer qu'il ne prend pas réellement son test au sérieux comme définition de la pensée. Il se demande par exemple si, par ailleurs, «les machines n'effectuent pas certaines opérations que l'on devrait décrire comme une forme de pensée très différente de celle qu'accomplit l'homme36», forme de pensée qui ne serait pas prise en considération par son test. Si pourtant il considérait vraiment son test comme une définition de la pensée, on ne pourrait supposer qu'autre chose doive être considéré comme une pensée. Enfin, sa définition conduirait à considérer beaucoup d'humains comme incapables de penser; un jeune enfant, un paralytique, une personne ne parlant aucune langue commune avec l'interrogateur, etc., placés dans la situation de la «machine» dans le test, ne le réussiraient pas mieux que ne le ferait un caillou; pourtant, Turing ne paraît pas vouloir exclure de telles personnes. Il semble bien donc qu'il ait à l'esprit que son test est bien cela, un test, et non une définition; un test implique l'existence a priori de la chose testée, et en même temps son accessibilité (au moins en principe) à l'expérience.

Je crois que les hésitations de Turing traduisent l'impossibilité à prendre vraiment au sérieux le point de vue opérationnaliste, ceci tout particulièrement dans le domaine de la psychologie; car si nous acceptons (a) et définissons la sensibilité par une opération conduite par un observateur, lequel, pour observer, doit lui-même percevoir, c'est-à-dire être sensible, nous obtenons une définition circulaire. Pourtant, si nous rejetons (b), dit Turing, nous n'avons pas de moyen de savoir si un être est sensible; la sensibilité ne peut alors être constatée que par la personne elle-même. C'est pour cela qu'il parle de solipsisme.

Je pense que nous devons effectivement accepter, pour l'essentiel, (b), mais rejeter (a); c'est-à-dire que nous devons admettre que la sensibilité existe en soi, et qu'en même temps son existence ne peut être toujours inaccessible à l'expérience conduite de l'extérieur. Il me semble que nous pouvons aboutir à cette conclusion à partir du raisonnement exposé dans la section 4: s'il était par principe impossible de déterminer «de l'extérieur» qu'un être est ou non sensible, l'éthique serait impossible, tout comme la physique serait impossible s'il était dans tous les cas impossible de déterminer «de l'extérieur» l'état d'un système physique. Nous nous retrouverions dans la situation postulée par l'épiphénoménisme: une sensibilité réelle mais sans action sur le monde.

Je n'ai cependant pas encore analysé le lien entre éthique et sensibilité. J'y reviendrai dans la section 8, pour établir ces conclusions de manière un peu plus rigoureuse.

Notons qu'accepter (b) en ce sens ne signifie pas que dans chaque cas il est effectivement possible constater cette sensibilité. Il fut impossible à Galilée de cartographier la face cachée de la lune; il se peut aussi que nous ne parvenions pas à déterminer, aujourd'hui, si les mouches sont sensibles ou non. La face cachée de la lune et la sensibilité ou non-sensibilité des mouches n'en sont pas moins des réalités, qui ne se définissent pas par la possibilité que «nous» aurions d'en prendre connaissance. Ce double aspect d'accessibilité et d'inaccessibilité potentiels me semble essentiel.

Pourquoi Turing semble-t-il croire qu'accepter (b) implique d'accepter (a)? Je crois que c'est parce qu'il accepte (c), c'est-à-dire en substance qu'il est possible de simuler par un ordinateur - donc par l'exécution d'un algorithme - tout comportement d'être sensible. Dès lors, il est impossible de distinguer de l'extérieur un tel ordinateur d'un être sensible. Si nous acceptons (b), nous devons alors conclure que cet ordinateur est, réellement, sensible. Mais par ailleurs, rien dans les entrailles de l'ordinateur ne paraît correspondre à quelque chose comme une sensibilité; nous n'y trouvons que des transistors et des fils, et, à un autre niveau d'analyse, des algorithmes déterminant le comportement. Surtout, aucune théorie n'existe qui nous permette de reconnaître la sensibilité lorsque d'aventure nous la rencontrons; pire, dans le cadre laplacien implicitement admis, nous ne voyons pas à quoi pourrait ressembler une telle théorie - je pense qu'en effet, dans ce cadre, une telle théorie est impossible.

Si nous sommes incapables de trouver la sensibilité dans l'ordinateur, mais devons par ailleurs admettre qu'il est sensible (si on ne peut le distinguer par son comportement d'un être sensible), il ne nous reste plus qu'à le considérer comme sensible, et ceci en vertu de son seul comportement; et donc, faute de mieux, à définir la sensibilité de manière opératoire, par ce comportement.

Si tel est bien le raisonnement sous-jacent de Turing, il est rendu nécessaire par:

- son acceptation de (c);

- l'impossibilité de fonder une théorie réaliste de la sensibilité dans le cadre laplacien.

L'acceptation de (c), en particulier, est une conséquence directe du caractère calculable du déterminisme laplacien. C'est ce point précis qui fonde les thèses de Penrose, qui conclut que la physique réelle du monde ne peut pas être calculable, c'est-à-dire que nous devons rejeter (c). Je suis d'accord avec Penrose sur ce sujet; je pense que nous devons rejeter (c), et dès lors accepter (b) comme test de la sensibilité, en considérant celle-ci comme réelle, plutôt que définie par ce test comme le postule (a).

Nous avons vu que (c) n'a pas été validée dans les délais prévus par Turing; mais cela n'implique pas en soi la fausseté de cette proposition. Ce sont d'autres raisons, que je développerai dans la section 7, qui me font penser qu'il n'est pas possible de simuler le comportement d'un être sensible par un algorithme, et que par conséquent le monde ne peut être calculable. Avant cela, il sera utile de préciser cette notion de calculabilité, et de la distinguer, en suivant Penrose37, du simple déterminisme.

La calculabilité

Le déterminisme implique que si l'état du monde est fixé à un instant donné, son état à un instant futur est déterminé. Le déterminisme calculable implique en plus que cet état futur peut être calculé. On peut croire qu'il s'agit de la même chose, mais ce n'est pas le cas.

Dans le modèle laplacien, le monde peut être décrit à chaque instant par une collection de nombres. Les lois d'évolution nous permettent de calculer, à partir de ces nombres à l'instant t, leur nouvelle valeur en un instant immédiatement subséquent t + dt. Ce calcul peut se décomposer en opérations d'arithmétique élémentaire (addition, multiplication...), lesquelles peuvent être faites par l'application de simples «recettes», c'est-à-dire de manière automatique; en somme, par un algorithme. À vrai dire, pour plusieurs raisons il est rarement possible d'effectuer ce calcul avec une précision parfaite; par exemple, il faudrait le faire avec une infinité de «chiffres après la virgule». Il est cependant toujours possible de le faire avec une précision aussi grande que l'on voudra, du moins en théorie38.

La notion d'algorithme a été formalisée de manière rigoureuse par le même Alan Turing, comme étant n'importe quelle opération dont est capable ce qu'on appelle aujourd'hui une «machine de Turing». Je vais en noter les grandes lignes39. La machine de Turing dispose d'un programme, qui représente l'algorithme particulier qu'elle doit exécuter; il s'agit d'une liste finie (mais aussi grande que l'on voudra) d'instructions. On lui fournit un ensemble de données de départ; dans le cas qui nous intéresse, il s'agira de la description (aussi précise que l'on voudra) du monde à un certain instant t1. En exécutant son programme, elle transforme pas à pas ces données. Au bout d'un certain temps (aussi grand que nécessaire) elle aboutit à une «instruction d'arrêt». Les données qu'elle laisse alors sont le résultat de son exécution, qui représenteront, dans le cas qui nous intéresse, l'état du monde à un autre instant t2 (avec une précision aussi grande que l'on voudra).

Notons que l'algorithme est unique, indépendant des données. Avec cet algorithme unique, nous pouvons obtenir, à partir de n'importe quel état possible du monde en t1, son état en t2.

Il y a là deux faits que nous pouvons distinguer:

- La nécessité. Si le monde à l'instant t1 est dans un certain état instantané I1, alors en l'instant t2 il est nécessairement dans un certain autre état I2.

- La calculabilité. Si je connais I1, je peux calculer, à l'aide d'un algorithme connu d'avance (indépendant de I1), l'état I2.

Il se trouve que ces deux notions ne sont pas identiques; plus exactement, la première n'entraîne pas forcément la seconde. Dans le cas d'une physique laplacienne, les deux sont vérifiées. Il existe cependant des classes de problèmes mathématiques telles qu'à chaque problème particulier de la classe correspond une réponse précise, «nécessaire»; mais où pourtant aucun algorithme n'existe, ni ne peut exister, qui permette d'obtenir cette réponse «mécaniquement» pour tous les problèmes de la classe.

Penrose donne comme exemple d'une telle classe de problèmes celle du pavage du plan par des «pavés» géométriques, comme les trois de la figure 340. Pour ceux-ci, le problème sera: est-il possible, avec ces trois seuls pavés, reproduits indéfiniment, tournés et/ou retournés à volonté, de paver entièrement le plan (infini), sans recouvrements ni trous? Il se trouve que pour ce jeu-là de pavés, la réponse est positive: il est possible de le faire. La figure 3 montre le début d'un tel pavage. Il n'existe cependant pas de pavage périodique avec ces trois pavés; la démonstration de cette réponse positive n'est donc pas simple, mais elle existe.

Pour d'autres jeux de pavés de ce genre, la réponse sera négative. Ce qu'il importe de noter, c'est que pour chaque jeu de pavés (pour chaque problème de la classe de problèmes, donc) la réponse est parfaitement définie; le pavage est possible, ou il ne l'est pas. Nous retrouvons là la notion de nécessité; on peut dire que la spécification d'un jeu de pavés rend nécessaire, ou détermine, la réponse oui, ou la réponse non.

Exemple de pavage du plan

Figure 3: Exemple de pavage du plan. Les trois figures de gauche
permettent de paver entièrement le plan. À droite, début de pavage.

Il a cependant été démontré que cette réponse n'est pas calculable; c'est-à-dire qu'il n'y a aucun algorithme, aucune recette que l'on peut appliquer mécaniquement, permettant de savoir, pour n'importe quel jeu de pavés, s'il peut ou non paver le plan. Certes, pour tout jeu donné de pavés, il existe un algorithme pour cet ensemble qui donne la bonne réponse; en effet, cette réponse est soit oui, soit non, et par conséquent un des deux algorithmes élémentaires «répondre oui» et «répondre non» suffira! Ce qui n'existe pas, c'est un algorithme unique, commun à tous les ensembles de pavés (à tous les problèmes de la classe de problèmes), capable de donner, pour chacun de ces ensembles, la bonne réponse.

Pour un jeu donné de pavés, comment savoir, donc, s'il pave le plan? La seule réponse possible est: chercher une démonstration (de la réponse positive ou négative). En somme: «Réfléchir!». Cette «recette» n'est pas garantie! Nous ne pouvons savoir d'avance, dans le cas général, ni que nous réussirons, ni que nous échouerons. Aucune recette mécanique ne peut le dire. Et si nous trouvons une démonstration, pour le jeu suivant nous devrons recommencer; chaque démonstration sera une innovation.

Nous voyons sur cet exemple de pavage la distinction entre nécessité (déterminisme) et calculabilité. Penrose, à partir de là, montre comment on peut imaginer un «univers» (non plausible, mais peu importe) soumis à une loi d'évolution déterministe mais non calculable. L'état de l'univers est simplement représenté à chaque instant, non par une collection de nombres comme dans le modèle laplacien, mais par un jeu de pavés. La loi d'évolution est telle que l'état de l'univers à l'instant t + 1 dépend du fait que le jeu de pavés correspondant à l'instant t pave ou non le plan. Une telle loi est déterministe, en ce sens qu'à chaque instant le jeu de pavés qui décrit l'état de l'univers pave ou non le plan, ce qui rend l'état suivant nécessaire. Elle n'est cependant pas calculable, puisque aucun algorithme ne permet de passer «mécaniquement» de l'état en l'instant t à celui en t + 1. Un ordinateur, par exemple, serait incapable de prévoir l'évolution d'un tel monde, aussi déterminée soit-elle.

Le modèle laplacien du monde est déterministe, et calculable. La thèse de Penrose est que l'évolution du monde physique ne peut être calculable. Il semble par contre présupposer qu'elle doit être déterministe, comme dans le monde fictif des jeux de pavés que je viens de décrire; ce sera bien évidemment un monde bien plus complexe, dont on peut supposer qu'il intégrerait l'ensemble des connaissances physiques actuelles comme approximation. Penrose recherche une telle non-calculabilité du côté d'une relation entre la gravitation et le problème de la «réduction du paquet d'ondes» en mécanique quantique; et note par ailleurs l'existence dans certaines cellules nerveuses de structures très particulières suggérant la possibilité de tels phénomènes en leur sein41.

La partie constructive de la réflexion de Penrose est très intéressante, mais ne constitue en rien une théorie achevée. En aucune manière, non plus, ne s'en dégage une caractérisation de la sensibilité en tant que telle, c'est-à-dire du fait que nous ressentons les choses, au lieu qu'elles ne fassent que «se produire» de façon insensible. Dans la section 6, je chercherai à détailler quelques interrogations sur la structure même du monde physique qui me semblent encore résulter de certains faits auxquels nous ne pouvons pas ne pas croire. Dans ce cadre, le déterminisme même non calculable du monde physique ne me semble pas une évidence.

Quoi qu'il en soit, la possibilité même d'une non-calculabilité, possibilité qui, de fait, existe dans le domaine mathématique, me semble très suggestive, déjà par le parallèle avec la situation délibérative dont j'ai parlé dans la section 4. Nous croyons en l'existence d'une réponse juste à la question «Que faire?» ; cette réponse est déterminée, «existe», au même sens peut-être qu'existe, pour un jeu donné de pavés, la réponse juste à la question «Pavent-ils le plan?». Comment aboutissons-nous à cette réponse juste? Dans le cas des pavés, il n'y a aucune recette; il faut réfléchir. Je suggère qu'il en va de même pour la situation délibérative. Pour répondre à la question «Que faire?», il faut réfléchir. Dans un cas comme dans l'autre, nous savons que la réponse juste existe, mais nous n'avons en général ni recette pour y parvenir, ni garantie d'y parvenir, ni certitude de ne pas pouvoir y parvenir.

Cette distance entre la connaissance et son objet est peut-être essentielle à l'existence de l'un et de l'autre. Ce qui est frappant dans les modèles de déterminisme calculable, c'est que le résultat peut s'obtenir par un algorithme, c'est-à-dire par un procédé où cette relation, dite d'«intentionnalité», entre la connaissance et son objet est inutile, et, de fait, absente. Les données manipulées par l'algorithme n'ont besoin d'avoir aucune signification pour que le calcul procède, et aboutisse à coup sûr au résultat correct. L'algorithme représente une sorte de «réflexion sans substance». On nous présente souvent les animaux non humains comme mus uniquement par des «pulsions». La pulsion détermine directement le comportement; nul besoin pour l'animal de comprendre quoi que ce soit, de décider quoi que ce soit, donc de désirer quoi que ce soit: la pulsion pourrait être directement branchée sur les muscles! Bien sûr, il peut y avoir conflit de pulsions; la vision d'un point d'eau accompagnée de l'odeur d'un prédateur. Fuir ou aller boire? Selon cette conception, c'est la pulsion la plus forte qui l'emporte. Là encore, nul besoin de réfléchir, un pèse-pulsions cérébral de trois neurones suffit. Nul besoin de comprendre qu'il y a un prédateur, d'anticiper un danger, de ressentir une peur du prédateur, un désir pour l'eau, d'évaluer l'existence de points d'eau alternatifs; nul besoin d'une relation intentionnelle, d'un ressenti, d'une substance...

J'ai conscience du caractère flou de ces propos; quelle est donc cette «substance» dont je parle? Ce «manque de substance» me paraît cependant central dans les difficultés de notre science à rendre compte de la sensibilité. Nos sensations sont des choses qui existent en tant que telles; mais la science semble ne vouloir admettre que des choses vides, qui n'existent qu'en relation avec d'autres choses elles-mêmes vides.

La «substance» dont je parle, c'est peut-être simplement l'existence. Mais comment définir le fait d'exister? Ce qui me semble certain, c'est que si nous prenons au sérieux le modèle laplacien, ce mot paraît bien creux. Pour le voir, une petite formalisation de son cadre conceptuel sera utile.

Le cadre conceptuel du modèle laplacien:
monde réel, mondes possibles, mondes imaginables

Le modèle laplacien suppose la possibilité de décrire le monde dans sa totalité par un objet mathématique. Dans l'exemple des boules de billard, il s'agira de l'énumération des trois coordonnées de position et de vitesse de chacune des boules à un instant donné, c'est-à-dire, si n boules existent dans l'univers, d'une suite de 6n nombres réels. Le monde est donc entièrement décrit par cette suite, c'est-à-dire par un élément de l'ensemble noté R6n de toutes les suites de 6n nombres réels. Tout ce qui peut être dit du monde à cet instant est contenu dans cet objet; et la connaissance du monde à cet instant permet sa connaissance à tous les instants passés et futurs, c'est-à-dire celle du monde entier dans toute son histoire.

De façon générale, je distinguerai donc le monde instantané - le monde entier à un instant donné - du monde historique, qui est l'univers entier dans la totalité de son histoire passée et future. Cette notion de monde historique peut nous paraître fictive; nous sommes tentés de nous demander: «Quand existe-t-il?» Pourtant, nous pourrions aussi demander à propos du monde instantané « existe-t-il?», et l'absence de réponse possible dans ce cas ne rend pas fictive la notion de monde instantané. Faut-il qu'un objet existe en un temps, mais non nécessairement en un lieu? Voici une remarque éclairante de Penrose42:

La conscience, après tout, est l'unique phénomène que nous connaissions qui implique que le temps doive de quelque façon «s'écouler»! Le statut du temps en physique moderne n'est pas essentiellement différent de celui de l'espace, et en réalité le «temps» des descriptions physiques ne «s'écoule» en aucune manière; nous avons simplement un «espace-temps» d'allure statique où sont disposés les événements de notre univers! Pourtant, nos perceptions nous indiquent bien que le temps s'écoule (...).

Ce que dit Penrose de la physique moderne vaut déjà pour le modèle laplacien43. Dans ce cadre, si le monde est une réalité, alors le monde historique est la totalité de la réalité, même si cette notion est contraire à nos intuitions. Si celles-ci, comme je le pense, s'avèrent en définitive justes, c'est le modèle laplacien lui-même que nous devrons rejeter; en attendant, puisque nous examinons ici ce modèle, nous devons accepter comme réel le monde historique.

Puisque nous pouvons décrire le monde instantané par un objet mathématique appartenant à un certain ensemble I - dans le cas des boules de billard, I est l'ensemble R6n - nous pouvons aussi décrire le monde historique par un objet mathématique, appartenant à l'ensemble des applications M qui à n'importe quelle date t font correspondre un certain monde instantané I = M(t).

Nous avons donc deux ensembles: l'ensemble I de tous les mondes instantanés imaginables, dont fait partie, à tout instant, le monde instantané réel; et l'ensemble M des mondes historiques imaginables, dont fait partie l'unique monde historique réel MR - l'indice «R» servant à indiquer qu'il s'agit du monde historique réel.

On peut donner une représentation graphique de cela, si on imagine l'ensemble des mondes instantanés imaginables comme pouvant être portés sur une droite; c'est là une simplification extrême, puisque en réalité, même dans le cas simple d'un monde de boules de billard, il faudrait non pas une, mais un grand nombre (6n) de dimensions pour représenter cet ensemble; mais elle nous permet de tracer un graphique à deux dimensions, avec les mondes instantanés en ordonnée, et le temps en abscisse (fig. 4).

Graphique représentant le monde historique réel, parmi les mondes imaginagles

Figure 4: Le monde historique réel, parmi tous les mondes historiques imaginables.

Le monde historique réel MR est alors représenté par une courbe, formée de la succession des mondes instantanés qu'il parcourt au cours du temps. Sur la figure 4, il s'agit de la courbe pleine épaisse. En pointillés sont représentés quelques-uns des innombrables mondes historiques imaginables; n'importe quelle succession arbitraire de mondes instantanés est un monde historique imaginable, une seule de ces successions correspond au monde historique réel.

Quel est dans ce cadre le statut des lois de la physique? Elles nous permettent de déduire l'état réel du monde à n'importe quel instant passé ou futur, dès lors que nous connaissons cet état à l'instant présent. Si nous savons qu'à l'instant t1 le monde est dans l'état I1 nous pouvons en déduire l'état instantané I2 du monde à n'importe quel autre l'instant t2. Connaissant I1, nous pouvons donc déduire le monde historique réel dans sa totalité; nous sommes dans la position de l'«intelligence» dont parle Laplace, pour qui «l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux».

Graphique représentant le monde historique réel et deux mondes historiques possibles

Figure 5: Le monde historique réel, et deux mondes historiques possibles.

Cependant, ces lois nous disent plus que cela. La loi de la gravitation, par exemple, nous dit non seulement quel sera le comportement des planètes dans le monde réel en orbite autour du soleil réel, mais aussi quel serait leur comportement si elles étaient placées autrement qu'elles ne le sont réellement, ou si le soleil était deux fois plus massif, et ainsi de suite. Les lois de la physique nous permettent donc non seulement de déduire l'état réel I2 du monde à l'instant t2 à partir de son état réel I1 à l'instant t1, mais aussi de déduire l'état instantané I'2 qu'aurait le monde en l'instant t2 s'il était dans n'importe quel autre état instantané I'1 à l'instant t1 (fig. 5). En somme, elles nous permettent de tracer non seulement la trajectoire correspondant au monde historique réel, mais aussi toute une famille de trajectoires de mondes historiques non réels, mais conformes à ces lois dans leur évolution et que je qualifierai donc de «possibles». J'ai représenté deux de ces mondes historiques possibles (mais non réels) sur la figure 5, par des courbes en trait plein fin. Ces courbes ne se croisent pas les unes les autres, ce qui traduit le déterminisme des lois (par un point donné ne passe qu'un seul monde historique possible).

 

Les lois de la physique apparaissent donc comme des règles spécifiant un ensemble des mondes historiques «possibles» parmi un ensemble plus vaste, celui des mondes historiques imaginables. Je peux imaginer que le monde évolue n'importe comment; que je saute par la fenêtre, par exemple, et vole comme Superman. N'importe quelle succession d'états du monde est imaginable. Ce sont les lois de la physique qui me disent que si je saute par la fenêtre, je tomberai plutôt que ne volerai; et donc que le monde où je saute et vole est imaginable, mais non possible. Le monde où je saute et tombe est, lui, possible, mais non réel (car de fait je ne sauterai pas).

Un déterminisme défaillant

L'idée que les choses puissent arriver sans raison parut scandaleuse lorsque fut formulée la mécanique quantique, dans les années 1920; et ce sentiment de scandale perdure et explique une part de la nostalgie éprouvée encore aujourd'hui pour le cadre ancien. Tout à coup, il apparaissait qu'il y avait des questions sans réponse, des choses qui arrivaient «par hasard», comme ça. «Dieu ne joue pas aux dés» aurait protesté Einstein. Dans le cadre laplacien, en effet, tout semblait avoir une cause. L'état du monde aujourd'hui y était entièrement causé par l'état du monde hier, et ainsi de suite, à l'infini. On pouvait toujours trouver un «parce que» à chaque «pourquoi?».

Pourtant, dans le modèle laplacien, il y a un «pourquoi?» - et pas des moindres - qui ne trouve pas de «parce que». Il est bon de le noter, si ce n'est que pour introduire un doute dans notre attachement à un déterminisme absolu et ouvrir notre esprit à d'autres perspectives.

Dans le cadre laplacien, nos «pourquoi?» reçoivent toujours une réponse tant qu'ils ne portent que sur des états instantanés du monde ou d'une partie du monde. Les lois d'évolution déterminent infailliblement les états instantanés du monde réel les uns par rapport aux autres. Mais si nous envisageons cette succession de mondes instantanés comme un tout et fixons donc notre attention sur le monde historique réel MR, rien dans le déterminisme laplacien ne nous dit pourquoi le monde réel doit être celui-là, plutôt que n'importe quel autre monde historique possible. Il nous explique les résultats du loto par la position et la vitesse initiales de chaque balle, mais il n'explique pas pourquoi nous sommes dans ce monde, avec ces positions et vitesses initiales et ces résultats, plutôt que dans un autre, avec d'autres positions et vitesses initiales et d'autres résultats.

Aux personnes qui affirment que Dieu existe puisqu'il faut bien que le monde ait une cause, les athées rationalistes répondent souvent que la cause du monde aujourd'hui, c'est le monde d'hier, et ainsi de suite. L'explication par Dieu est, clairement, une non-explication; mais nous voyons qu'il en est de même de l'explication d'aujourd'hui par hier. Le déterminisme laplacien ne nous apporte, pas plus que la croyance en Dieu, de réponse à ces questions.

25. P.S. de Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814.

26. En fait, il suffit vraisemblablement de connaître cette valeur en une infinité dénombrable de points. Peu importe ce détail technique ici.

27. Selon Penrose (Les Ombres de l'esprit, section 1.3) il n'est pas clair que ce modèle classique, avec ses champs et donc un nombre infini de variables, soit réellement calculable, au sens défini plus loin (Penrose parle de «la physique d'aujourd'hui», mais cela revient au même, je pense, dans le contexte évoqué ici). Un tel éventuel caractère non calculable représenterait cependant une découverte, et ne fait donc pas partie du paradigme classique. Celui-ci reste bel et bien équivalent à un modèle «boules de billard».

28. Dans un célèbre discours tenu en 1900 («Nineteenth Century Clouds Over the Dynamic Theory of Heat and Light»), le physicien anglais Lord Kelvin affirmait que la physique était alors totalement achevée, à «deux petits nuages» près. On vit par la suite ce qu'il en était - un de ces petits nuages, en particulier, fut à l'origine de la première introduction des quanta, et donc lié à la naissance de la mécanique quantique et à l'écroulement que celle-ci impliqua de l'ensemble de l'édifice de la physique classique.

29. L'évolution du vecteur d'état est, en mécanique quantique, déterministe et réversible (à quelques nuances techniques près) tant que n'intervient pas de «mesure» du système; et c'est justement ce «principe de la mesure» qui possède un statut très particulier et empêche la mécanique quantique d'être une vraie théorie du monde physique. Par ailleurs, je laisse de côté le caractère irréversible des lois de la thermodynamique; car ces lois, qui sembleraient surdéterminer celles de la physique laplacienne, ne sont pas des lois d'évolution au sens où je l'entends ici. La thermodynamique est loin d'être sans rapport avec le sujet de cet article, mais l'aborder prendrait trop de place.

30. C'est un tel monde «laplacien-plus-plus» que supposait Descartes. Il croyait en l'existence d'un point précis dans le cerveau humain - point qu'il situait dans la glande pinéale - où l'âme entretenait une communication bidirectionnelle avec le corps. Chez les humains et eux seuls, donc, et en ce point seulement, l'ensemble des lois «mécaniques», déterministes, de la physique étaient rompues (informations tirées de Daniel Dennett, Consciousness Explained, éd. Little, Brown and Company, 1991, p. 34).

31. «Computing Machinery and Intelligence». L'article complet (en anglais) est disponible sur le site Web Abelard.

32. Fin de la section 5. En fait, l'interrogateur est confronté simultanément à un humain et à un ordinateur; il sait que l'un est humain et l'autre machine, mais il ne sait pas lequel. Le jeu consiste à tenter de le déterminer.

33. En toute rigueur, cela implique que les animaux non humains ne peuvent pas penser, ainsi que beaucoup d'humains, comme je l'indique plus loin. Turing affirme pourtant dans le même article, en substance, que les animaux non humains ressemblent plus aux humains qu'aux cailloux. C'est déjà une position rare!

34. La température n'est plus définie aujourd'hui comme dans l'exemple que j'ai cité. La thermodynamique n'en reste cependant pas moins un domaine de prédilection pour les attitudes opérationaliste; peut-être parce que les concepts fondamentaux de thermodynamique, y compris celui de température, impliquent un recours à des notions de probabilité et/ou de contrefactualité, c'est-à-dire ne peuvent pas être définis dans le cadre même de la physique laplacienne.

35. Section 6, objection 4.

36. Section 2.

37. L'esprit, l'ordinateur et les lois de la physique, chapitre 10, par exemple; et Les Ombres de l'esprit, section 1.9.

38. Aux réserves près que fait Penrose dans Les Ombres de l'esprit, section 1.3.

39. Pour une définition précise, voir L'esprit, l'ordinateur et les lois de la physique, chapitre 2.

40. Exemple de pavage tiré des Ombres de l'esprit, section 1.9.

41. Les Ombres de l'esprit, chapitre 7.

42. L'esprit, l'ordinateur et les lois de la physique, chapitre 10, section 15.

43. À vrai dire, dans le cadre de la théorie de la relativité (depuis 1905, donc), le point de vue «monde historique» est le seul légitime; c'est le monde instantané qui est réduit à l'état de fiction, puisque la notion de «même instant» en des lieux différents de l'univers n'a plus de sens. Cela ne change pas le fond de mon exposé, où la notion de monde instantané sert surtout à introduire celle de monde historique.