Le subjectif est objectif

Section 6

Par David Olivier

6. Causalité, liberté et lois

Sur la base de ce même principe d'impossibilité de ne pas croire certaines choses, j'en viens à deux conséquences qui ont un rapport direct avec la physique, par le fait qu'elles contredisent directement l'image laplacienne du monde.

La première de ces conséquences - la réalité de la relation causale - est habituellement considérée comme allant de soi, et compatible avec la vision laplacienne du monde; elle serait même presque synonyme de la notion de déterminisme qui fonde cette vision. La seconde - la réalité de notre liberté, ou libre-arbitre44 - va elle aussi de soi dans la vie quotidienne, et dans la pratique des tribunaux45, mais elle est paradoxalement perçue comme incompatible avec la vision laplacienne, laquelle impliquerait pourtant que nous en ayons l'illusion.

Je crois pour ma part que la relation causale est bel et bien réelle, mais que, contrairement à l'opinion commune, elle est incompatible avec le déterminisme laplacien. Je crois également que la liberté est réelle, et qu'elle est elle aussi incompatible avec la vision laplacienne.

Enfin, ces deux notions sont liées à celle de loi physique. Il en va pour cette dernière comme pour celle de causalité: elle est, contrairement à ce que l'on croit communément, incompatible avec le déterminisme laplacien. On ne peut pourtant l'abandonner.

Nous devons construire une physique qui admette la réalité de la relation causale, de notre liberté et des lois physiques. Elle ne peut donc être conforme au déterminisme laplacien.

Causalité et déterminisme

La causalité implique une certaine relation, dite de «cause à effet», entre deux événements. Celle-ci n'est pas une simple juxtaposition. Élodie a jeté un caillou par la fenêtre (événement A) tout en prononçant le mot «potiron» (événement B). Le caillou est tombé sur la chaussée (événement C). Nous dirons que A a été la cause de C; mais ne dirons pas que B a été la cause de C.

Pourquoi? La réponse toute simple - et bonne, je crois - est que si Élodie n'avait pas jeté le caillou, il ne serait pas tombé sur la chaussée. Nous ne dirons pas la même chose de B: que si Élodie n'avait pas dit «potiron», le caillou ne serait pas tombé sur la chaussée46.

Mais que peuvent donc signifier ces affirmations? Il s'agit d'assertions contrefactuelles, c'est-à-dire qui parlent d'événements contraires aux faits. Dans le monde qui existe - le seul et unique, celui que nous avons noté MR dans la section 5 - Élodie a jeté le caillou, et a dit «potiron». Parler de ce qui serait arrivé si Élodie n'avait pas fait ces choses, c'est parler d'un monde qui n'existe pas. Que peut-on dire d'un monde qui n'existe pas?

On peut, bien entendu, l'imaginer. L'assertion «si Élodie n'avait pas jeté le caillou, il ne serait pas tombé sur la chaussée» se réfère à un monde que nous pouvons imaginer et où Élodie ne jette pas le caillou, et où celui-ci ne tombe pas sur la chaussée. Nous trouvons logique d'imaginer un tel monde; voire, nous lui donnons, en quelque sorte, un statut de réalité partielle, en considérant qu'est vraie l'assertion contrefactuelle «si... alors...».

Pouvons-nous faire de même pour l'autre assertion contrefactuelle, celle que nous rejetons: «si Élodie n'avait pas dit “potiron”, le caillou ne serait pas tombé sur la chaussée»? Bien entendu, nous devons sous-entendre «toutes choses égales par ailleurs», c'est-à-dire qu'Élodie jette le caillou (comme dans la réalité) mais s'abstient de dire «potiron».

Nous pouvons effectivement imaginer un tel monde, où le caillou, plutôt que de tomber sur la chaussée, flotte en l'air, par exemple, et revient tout seul se poser sur la table. Ce monde est parfaitement imaginable (vous venez de l'imaginer); cela suffit-il pour conclure que si Élodie n'avait pas dit «potiron», le caillou ne serait pas tombé sur la chaussée? Bien sûr que non.

Il ne suffit donc pas que nous puissions imaginer un monde alternatif où une assertion est vraie pour que nous considérions celle-ci comme vraie en tant qu'assertion contrefactuelle. Il faut encore que ce monde alternatif soit possible, au sens où j'ai utilisé ce terme dans ma description du modèle laplacien. Le monde imaginaire correspondant à la première assertion contrefactuelle est conforme aux lois de la physique, et en particulier, à la loi de la gravitation. Par contre, la seconde assertion contrefactuelle correspond à un monde où le caillou reste suspendu en l'air; ce monde est en contradiction avec les lois de la physique, et n'est qu'imaginable, mais non possible.

Cela suffit-il? Je ne le crois pas. Il faudrait pour cela pouvoir donner à la notion de loi physique elle-même un statut de réalité supérieur à celle du monde réel lui-même. Si le monde MR est tout ce qui existe, les lois physiques ne peuvent avoir un tel statut.

Que sont donc les lois physiques? Dans la perspective laplacienne, seul existe le monde MR. Celui-ci n'est cependant pas n'importe lequel: il est conforme à certaines lois physiques. Celles-ci nous apparaissent comme une collection de «régularités». Nous avons constaté dans le passé que chaque caillou, une fois lâché, tombe. Sans cette régularité, il nous faudrait, pour décrire MR, énumérer le comportement du caillou à chaque occurrence. Grâce à cette régularité, une seule phrase suffit.

De façon générale, les lois apparaissent dans le cadre laplacien comme l'expression de ce fait quelque peu «miraculeux» qui est que ce monde réel historique - cette succession d'une infinité de monde instantanés - peut être «résumé» par la connaissance de n'importe lequel de ces mondes instantanés, plus quelques lois d'évolution relativement simples.

Cette conception des lois - la seule possible, me semble-t-il, dans le cadre laplacien - se heurte à trois difficultés, dont les deux premières ont été depuis longtemps reconnues:

- Comment se fait-il qu'un tel résumé est possible?

- Comment pouvons-nous, à partir du constat de ces régularités dans le passé, en déduire qu'il sera encore vérifié à l'avenir (problème de l'induction)?

- Si les lois ne sont que cela - le constat d'une régularité à l'intérieur de MR - elles ne constituent en aucune façon un discours relativement à d'autres mondes.

Je crois que ces trois difficultés sont liées, mais je laisse de côté les deux premières; la troisième suffit pour mon propos. Si la loi constate une régularité, et prévoit la répétition de la régularité à l'avenir, elle peut nous dire que lorsque le caillou aura été lâché par Élodie, dans le monde réel où elle dit en même temps «potiron», il tombera. Elle ne nous dit toujours rien à propos d'un autre monde, qui n'existe pas!

Nous voulons peut-être malgré tout considérer que ces lois peuvent nous parler de ces autres mondes en quelque sorte par extension. Un peu comme dire «puisque la moitié de tout nombre divisible par quatre est paire, si dix était divisible par quatre, cinq serait pair». Cependant, il se trouve qu'une même réalité - celle du monde réel MR - peut être décrite avec un grand nombre de jeux différents de lois. Nous pouvons aussi énoncer que «tout nombre divisible par quatre auquel on ôte cinq est impair»; en conséquence de quoi si dix était divisible par quatre, cinq serait impair! Il en va de même pour les lois physiques.

Par exemple, nous pouvons énoncer la loi suivante:

Chaque fois qu'une pierre est lâchée, elle tombe, sauf si les mots «556841278025 potirons» sont prononcés en même temps, auquel cas la pierre flotte.

Il se trouve que dans MR, ces mots exacts ne sont jamais prononcés au moment de lâcher une pierre; ou s'ils le sont (vous pouvez, maintenant que j'ai énoncé cette loi, la rendre fausse!), une infinité d'autres phrases du même genre ne le sont pas. Supposons donc, pour fixer les idées, que ce soit le cas pour celle-là. Cette loi est alors vraie. Par ailleurs, elle satisfait à tous les critères voulus de régularité. Elle a donc autant de validité en tant que loi décrivant MR que n'en a la loi habituelle, qui dit que la pierre tombera dans tous les cas.

Pourtant, la loi habituelle, et cette loi modifiée, sont en désaccord sur ce qui se serait passé si Élodie avait prononcé «556841278025 potirons» en lâchant la pierre: la loi habituelle prédit que la pierre tombera, la loi modifiée spécifie qu'elle flottera. Nous ne pouvons donc pas affirmer, sur la base des lois, ce qui se serait passé dans ce cas. Par conséquent, nous ne pouvons déterminer si le fait qu'Élodie n'ait pas prononcé cette phrase est, ou n'est pas, la cause de la chute du caillou.

On objectera peut-être que cette loi modifiée est plus compliquée que l'autre; que c'est la loi la plus simple qui «prévaut» (critère du «rasoir d'Ockham»). Je veux bien; mais en quel sens «prévaut»-elle? Ce critère est sans doute juste comme principe heuristique; il ne change pas pour autant le fait que ni la loi habituelle, ni la loi modifiée, ne peuvent être «testées» relativement à un monde qui n'existe pas, celui où la phrase serait prononcée; et seul ce monde-là est susceptible des les départager.

Dès lors, que reste-t-il? On peut se dire que peu importe ce qui serait arrivé si le monde avait été différent. Les lois régissent ce qui se passe dans le monde réel; ce qui se passerait dans un autre monde est pure affaire de convention. La cause d'une événement aussi; si A, B et C se sont produits, que ce soit A ou B la cause de C nous importe peu; ce qui nous importe, c'est qu'ils se sont produits!

Pouvons-nous accepter une telle conclusion? Je pense que non. La causalité fait partie des concepts fondamentaux de notre vie quotidienne, tout comme la notion de loi. Pour les tribunaux, par exemple, il n'est pas indifférent de savoir si c'est le geste de telle personne ou le mot prononcé par telle autre qui a fait tomber, mettons, un caillou sur le crâne du policier! Cette imputation de responsabilité que font les tribunaux n'est que la traduction du fait que chacun de nous - de nous, dirais-je, êtres sensibles, délibérants - décide de ses gestes en fonction de ses conséquences. Pour cela, nous devons croire en une causalité future au moment de la délibération.

Nous avons déjà noté une autre difficulté que rencontre la notion de causalité dans le modèle laplacien et qui tient à sa dissymétrie relativement au temps. La cause précède nécessairement l'effet; cela semble une règle absolue, voire définitionnelle, de la notion de cause. Or, nous avons vu que dans le modèle laplacien, le temps n'a pas de «flèche», c'est-à-dire que les mêmes lois restent vérifiées si l'on inverse le sens du temps. En particulier, si une «intelligence», comme disait Laplace, connaissait entièrement le présent, alors «l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux». Cela semble suggérer que l'avant et l'après n'ont pas d'existence objective. Le déterminisme laplacien est tel que si le monde est, à l'instant t1, en un état instantané I1, en l'instant t2 il doit être en un certain état déterminé I2; en ce sens, on peut dire que l'état en l'instant t1 détermine celui en l'instant t2. L'inverse cependant est tout aussi vrai: l'état en l'instant t2 détermine celui en l'instant t1; je n'ai d'ailleurs rien spécifié quant à l'ordre temporel de t1 et de t2.

Ce n'est pas dans un sens aussi pauvre que l'on entend généralement le concept de déterminisme. Par là nous pensons d'abord au fait que l'avenir est déterminé - entièrement déterminé - par le passé. Qu'il est causé par le passé. Le verbe «déterminer» est, dans le langage courant, presque synonyme de «causer»; et le déterminisme est souvent présenté comme une théorie de la causalité absolue. Nous avons vu que nous ne pouvons attribuer un tel sens au déterminisme laplacien; dans la vision laplacienne du monde, le monde est, tout simplement; rien n'est la cause de rien. Il est ironique que ce soit précisément dans ce cadre, perçu comme déterministe par excellence, que la notion de causalité perd son statut de réalité.

Cela est cependant logique, si on perçoit que dans la notion de déterminisme, ou de causalité, il y a un double aspect: celui de nécessité, et celui de liberté. «Déterminer que...», c'est aussi «choisir que...». Élodie détermine que le caillou tombera sur la chaussée par son geste de le jeter par la fenêtre; ce geste, elle pouvait s'abstenir de le faire. L'aspect de nécessité dans la notion de détermination est celle qui suit ce geste, et qui amène inexorablement le caillou à tomber. Sans cette nécessité-là, il n'y aurait pas de liberté de choix. Lorsque nous disons que le présent détermine l'avenir, et rechignons à envisager que ce puisse aussi être l'inverse, c'est parce que nous pensons pouvoir agir, au moins un peu, sur le présent, et par là modifier l'avenir. Nous ne pouvons agir directement sur l'avenir, et par là modifier le présent. Élodie ne peut faire directement que la pierre tombe dans dix secondes sur la chaussée, et par là amener sa main maintenant à jeter le caillou.

La raison pour laquelle le déterminisme laplacien dissout la causalité, et de ce fait ne représente plus qu'un déterminisme en un sens appauvri, tient justement au caractère absolu de son triomphe. Si tout est déterminé, plus rien ne peut déterminer.

En particulier, dans le déterminisme laplacien, nous sommes déterminés. On perçoit souvent le déterminisme comme contradictoire avec ce que traditionnellement on appelle le «libre-arbitre»; si «tout est écrit», on ne peut rien choisir. À l'encontre de cela, la tradition rationaliste répond souvent: tout est peut-être écrit (déterminé), mais comme nous ne savons pas ce qui est écrit, nous ne pouvons échapper à la nécessité de choisir, même si le résultat de ce choix pourrait être connu d'avance par une «intelligence» laplacienne. J'ai longtemps moi-même cru valable une telle réponse; aujourd'hui ce n'est plus le cas. Je pense au contraire qu'il y a, effectivement, une incompatibilité entre la notion de liberté et le déterminisme laplacien. Cela découle, cette fois encore, de la prise au sérieux du point de vue interne, et du principe de fondement par l'impossibilité de ne pas croire.

Dessert ou tofu?

Examinons encore une fois la situation délibérative. Prenons le cas où nous devons choisir entre ces deux possibilités: dessert ou tofu. Supposons vrai le déterminisme laplacien. Le choix que nous allons faire est alors déterminé par les conditions initiales, par la disposition des atomes dans notre cerveau. Mettons que ce soit dessert. Nous ne pouvons donc pas prendre tofu. Mieux, le terme «pouvoir» n'a pas de sens; dans le monde réel, le seul qui existe, nous prendrons dessert.

Pourtant, au moment où nous délibérons, nous avons pleinement la conviction de pouvoir prendre tofu, et de pouvoir prendre dessert. Tel est le fondement même de notre délibération. Ce n'est pas seulement que nous ne savons pas ce que nous prendrons. Supposons qu'on nous apprenne que de toutes façons, quoi que nous décidions de demander, le cuisinier n'en fera qu'à sa tête; il nous donnera le dessert ou le tofu, suivant ce qu'il a le plus en stock. Là encore nous ne savons pas ce que nous allons avoir, mais cette fois la délibération nous semble inutile. Ce n'est donc pas la seule incertitude qui fonde la délibération, mais le sentiment de pouvoir faire l'un des choix, ou l'autre.

Supposons maintenant que l'on nous apprenne que le cuisinier a déjà déterminé ce qu'il nous préparera, mais que cette fois il s'agit d'un cuisinier plus serviable. Lorsque nous sommes entrés au restaurant, il a entièrement scanné notre corps, et il connaît aussi, avec toute la précision nécessaire, l'environnement que constitue le restaurant. Par les lois du déterminisme laplacien, et à l'aide de son ordinateur personnel dernier cri, il a calculé que nous allions choisir dessert. Tout cela est tout à fait possible, en principe, dans le cadre du déterminisme laplacien.

Supposons maintenant que nous sachions tout cela; on nous apprend même que le choix que nous allons faire est écrit à l'intérieur d'un petit papier plié posé sur la table. L'avenir est vraiment écrit. Quelle logique y aurait-il alors à délibérer? Nous ne savons pas ce qui est écrit sur le bout de papier, mais nous savons que de toute façon nous n'allons pas le changer! Nous pouvons reposer notre esprit, et attendre d'être servis!

Cela est, dira-t-on, en contradiction avec nos prémisses: car le cuisinier a prévu que nous allions délibérer, et choisir dessert. Ses calculs laplaciens auraient dû au contraire lui indiquer que son client, informé de la présence et de la signification du petit papier sur la table, allait s'abstenir de délibérer. Dès lors, le cuisinier n'aurait pas su quel choix écrire sur le bout de papier!

Le problème est qu'il peut aboutir à la même conclusion concernant de chacun de nous, dès lors que nous croyons au déterminisme laplacien; et ceci, que l'avenir soit physiquement écrit ou non sur un bout de papier! Si nous croyons au déterminisme laplacien, nous n'avons aucune motivation pour délibérer. Nous délibérons pourtant. Je crois que cela signifie que nous ne croyons pas au déterminisme laplacien.

Je crois aussi que cela signifie que nous ne pouvons croire au déterminisme laplacien. Car nous ne pouvons que délibérer; même le choix de «reposer notre esprit» implique une délibération initiale.

La tentative que j'ai mentionnée de conciliation entre le déterminisme laplacien et la logique de l'individu délibérant n'opère que parce qu'elle refuse de prendre au sérieux le point de vue de celui-ci. La description de l'individu en termes de boules de billard possède sa cohérence interne. Mais dans cette description, il n'y a rien qui corresponde au fait de pouvoir faire un choix. Les boules de billard ne peuvent rien; elles font, c'est tout. Tout au plus pourrions nous trouver, si la sensibilité, les croyances, etc. étaient des «propriétés émergentes» d'un système laplacien, quelque chose au sein du tissu nerveux qui soit la croyance en notre possibilité de choix; mais trouver la croyance en une chose, ce n'est pas trouver la chose. Le point de vue laplacien peut être d'accord que nous croyons; il n'est pas d'accord avec ce que nous croyons. Il ne peut être le nôtre; nous ne pouvons le croire vrai.

Le paradoxe de Newcomb

Il s'agit là d'un paradoxe connu, formulé par le physicien William Newcomb en 196047. Je vais en donner une version légèrement modifiée, qui, partant de l'hypothèse du déterminisme laplacien, aboutit à une contradiction.

Nous allons cette fois encore supposer qu'il y a une «intelligence» laplacienne qui, munie de sa calculette, est capable de prévoir nos faits et gestes. Cette fois ce ne sera pas un cuisinier, mais un Zlork, venu de la Galaxie d'Andromède et qui propose une épreuve à une terrienne, appelons-la Noumène.

C'est une épreuve où Noumène ne peut que gagner, mais le montant de ses gains va dépendre de son choix.

Noumène est donc conduite dans une pièce où se trouvent deux boîtes fermées. Voici la règle de l'épreuve, qu'on lui explique. Chaque boîte contient une certaine somme d'argent. Noumène peut choisir d'emporter les deux ou de n'en emporter qu'une seule; elle ne les ouvrira qu'après avoir fait son choix. La somme d'argent contenue dans chaque boîte a été déterminée la veille au soir par le Zlork de la manière suivante:

si le Zlork a prévu que Noumène allait prendre les deux boîtes, il a disposé dans chacune dix zlotys;

si le Zlork a prévu que Noumène allait prendre une seule boîte, il a disposé dans chacune mille zlotys.

Le Zlork a fait cette prédiction la veille sur la base des informations acquises en scannant Noumène, ainsi que l'ensemble de l'environnement avec lequel elle allait entrer en contact entre-temps; y compris l'environnement auquel elle allait être exposée dans la pièce où a lieu l'épreuve. Il ne pouvait bien entendu pas tenir compte dans ces calculs du montant qu'allaient contenir les boîtes, puisque celui-ci dépend précisément du résultat des calculs; mais comme ce montant n'est pas communiqué à Noumène avant qu'elle ne ressorte de la pièce, son comportement ne peut pas en être affecté. Le Zlork dispose donc de la totalité des informations susceptibles de déterminer le comportement de Noumène, et peut donc, si le déterminisme laplacien est vrai et sa calculette suffisamment puissante, prévoir, avec certitude, ce comportement.

Si le déterminisme laplacien est vrai, tout cela est donc, au moins en principe, possible.

Noumène, en terrienne moyenne qu'elle est, veut emporter le maximum de zlotys. Elle connaît les règles du jeu. Que doit-elle choisir?

Réponse (1): elle a intérêt à prendre les deux boîtes. En effet, la somme qu'elles contiennent est déjà à l'intérieur; si elle prend les deux boîtes, elle empochera forcément deux fois plus que si elle n'en prend qu'une.

Réponse (2): elle a intérêt à ne prendre qu'une boîte. En effet, la boîte contiendra alors mille zlotys, puisque le Zlork aura prévu son comportement et y aura donc disposé cette somme; par contre, si elle prend les deux boîtes, chacune ne contiendra que dix zlotys, pour la même raison; elle ne gagnera donc que vingt zlotys, ce qui est nettement moins.

Je crois ces raisonnements tous deux irréfutables. Le premier est celui que Noumène ferait déjà dans les conditions banales où personne n'a prévu ses faits et gestes. Il se fonde sur une certaine causalité, limitée, où le choix de prendre une ou deux boîtes n'en modifie pas le contenu. Le second est dépendent du déterminisme laplacien; plus exactement, il est dépendent de la croyance de la part de Noumène en ce déterminisme. Il se fonde sur une autre causalité, par laquelle le choix de Noumène détermine le contenu des boîtes, en déterminant rétroactivement la somme qu'y a placée le Zlork!

Dans le cadre du déterminisme laplacien, il est impossible de départager ces deux causalités; seul existe le monde réel, unique, où tout se produit mais rien ne cause.

La contradiction à laquelle aboutit Noumène concerne deux assertions prescriptives: (1) «Prendre une seule boîte!» et (2) «Prendre les deux boîtes!». La contradiction disparaît, bien entendu, si nous refusons de considérer que les assertions prescriptives ont un sens réel; si ce ne sont que des illusions, la contradiction n'est qu'illusoire. Cette fois encore, c'est parce qu'il est impossible que nous ne croyions pas en la réalité de la signification des assertions prescriptives que nous devons rejeter les hypothèses permettant l'existence d'une telle contradiction. Plus spécifiquement, je pense qu'il est nécessaire de rejeter l'hypothèse selon laquelle il est possible, au moins en principe, pour un Zlork de prévoir, au moyen d'un ordinateur, ou par tout autre moyen, le choix que nous allons faire. Nous devons donc, pour le moins, rejeter le déterminisme laplacien, calculable.

Pourquoi Élodie ne saute pas par la fenêtre

Un troisième cas de figure montrera plus clairement la nécessité de croire en un certain caractère réel des mondes contrefactuels. Supposons encore Élodie au dernier étage d'un gratte-ciel. La fenêtre est ouverte. Élodie n'a aucune tendance suicidaire. Pourquoi ne saute-t-elle pas par la fenêtre?

La question est idiote, bien sûr: elle ne saute pas par la fenêtre parce que si elle sautait, elle tomberait et se tuerait.

Mais elle ne sautera pas, cela elle le sait. Quelle réalité peut-elle donc accorder à la phrase «si je sautais par la fenêtre, je tomberais»?

On retrouve là la contradiction déjà mentionnée concernant la cause de la chute du caillou; mais cette fois, il s'agit d'événements futurs, et non passés. Élodie est face au choix de sauter ou non; si elle ne saute pas, c'est parce qu'elle croit vraie la phrase «si je sautais, je tomberais». Si elle la croit vraie, c'est qu'elle décrit quelque chose de réel. Si pourtant le monde où Élodie saute n'est en aucune manière réel, cette phrase ne peut avoir de sens, ne peut être vraie.

La délibération est une situation où nous avons plusieurs possibilités. Nous devons croire à la réalité de ces possibilités, et aux conséquences qu'elles auront chacune, pour que notre délibération ait un sens. Cela implique de donner un réalité d'une certaine sorte à toutes ces situations futures. Cela est encore vrai dans des situations où notre choix est déjà fait, comme celui d'Élodie face à la fenêtre, dès lors que nous conservons la possibilité de choisir autrement. Élodie est libre de sauter, même si elle n'en a aucune intention. À cause de cette liberté, la situation où Élodie sautera garde une certaine réalité, et c'est cette réalité qui donne un sens à l'assertion à laquelle elle ne peut que croire: «Si je sautais, je tomberais.»

La situation délibérative qui est la nôtre implique donc de croire en notre liberté. Celle-ci est réelle même quand notre choix «coule de source». C'est cette liberté qui donne un sens à la situation délibérative, mais aussi à la causalité et aux lois.

Revenons à la situation d'Élodie avec sa pierre; mais supposons que le choix de son acte n'est pas encore fait. Elle peut choisir de lancer la pierre en disant «potiron»; de la lancer sans dire cela; de dire «potiron» sans lancer la pierre; enfin, de ne faire ni l'un ni l'autre. Si nous supposons que ces quatre mondes futurs possibles sont de quelque manière réels, c'est sans ambiguïté que nous pouvons affirmer que c'est le geste de lancer la pierre, et non le fait de dire «potiron», qui cause sa chute. En effet, dans les deux mondes où Élodie lance la pierre, celle-ci tombe, qu'elle dise ou non «potiron»; dans les deux autres, la pierre ne tombe pas.

Dès lors que les lois physiques ne sont pas cantonnées à une description d'un monde unique MR, mais sont contraintes par la nécessité de décrire une pluralité de mondes possibles, leur caractère arbitraire tombe. Puisque nous pouvons dire «556841278025 potirons», ainsi que toutes les phrases du même genre - même si nous n'avons aucune intention de le faire! - les mondes où nous prononçons ces phrases ont chacun une part de réalité; dans chacun de ces mondes, la pierre tombe (malgré notre phrase), et par conséquent aucune des lois modifiées que j'ai suggérées - où le fait de prononcer de telles phrases fait flotter la pierre - n'est vraie.

Le fantastique

J'ai conscience du caractère à la fois «fantastique» et mal défini de ces conclusions. Que peut donc signifier cette «réalité partielle»? Cette «pluralité de mondes»?

J'ai choisi de ne pas approfondir dans cet article la question de la mécanique quantique. Je me contenterai d'affirmer les points suivants, auxquels tout spécialiste du domaine souscrira:

Les postulats de la mécanique quantique possèdent, au regard du sens commun comme vis-à-vis de nos habitudes de pensée laplaciennes, un caractère tout à fait fantastique.

La mécanique quantique implique, ou au moins suggère fortement, l'existence possible d'une «pluralité de mondes»; qu'il s'agisse de la superposition quantique évanescente limitée au monde «microscopique», de la pluralité durable mais fragile du type «chat de Schrödinger», ou enfin de la multiplicité sans limites des théories à mondes multiples (Hugh Everett).

La contrefactualité possède en mécanique quantique un statut différent du (non-)statut qui est le sien dans la perspective laplacienne; dans certaines situations expérimentales, des assertions contrefactuelles paraissent même testables.

L'interprétation standard de la mécanique quantique (interprétation de Copenhague) vide de son sens la notion de réalité; si nous voulons reconstruire cette notion, il paraît envisageable que ce soit autrement qu'elle n'était conçue auparavant.

L'interprétation standard de la mécanique quantique fait jouer un rôle clé dans la levée de la superposition quantique à la notion d'observateur; notion non définie au sein de cette interprétation (ou définie implicitement comme étant un être humain), mais dont l'interprétation la plus immédiate en termes réalistes est celle d'une subjectivité. L'interprétation standard n'échappe à cette conclusion qu'en refusant la notion de réalité.

Je n'affirme certainement pas que la mécanique quantique, théorie non laplacienne (dans son interprétation standard) représente une solution au problème de l'existence de l'éthique, de la liberté et autres objets subjectifs. Au contraire, c'est en partant du subjectif que nous avons pu conclure à la nécessité de croire en l'existence d'une réalité, de «quelque chose»; existence que nie l'interprétation standard de la mécanique quantique. Celle-ci par ailleurs ne donne pas corps à une pluralité de mondes «durable». Enfin, l'interprétation en termes de mondes multiples, celle qui semblerait le mieux convenir à certaines de nos conclusions, représente un retour à une conception laplacienne; nous avons vu que cela ne convient justement pas48.

Nous pouvons envisager les points énumérés ci-dessus plutôt comme des indices dans une enquête policière; comme des éléments suggérant que nous sommes sur une bonne piste, sans que nous sachions encore les assembler en un tableau d'ensemble.

Penrose, de son côté, ne croit pas du tout à l'interprétation des mondes multiples. Par contre, il a individualisé au sein du tissu nerveux certaines structures très particulières - les microtubules - susceptibles, selon lui, de maintenir la cohérence quantique (entre «mondes multiples») suffisamment longtemps pour que certains phénomènes, qu'il suppose déterministes mais non calculables, puissent opérer49. Ce seraient ces phénomènes, liés à la gravitation quantique, qui produiraient la «réduction de la fonction d'onde» et donc, en quelque sorte, un choix non calculable du monde futur réel parmi les divers possibles. Or, si notre situation délibérative est celle qui implique de donner un sens à une pluralité des mondes futurs, c'est aussi elle qui choisit parmi ces mondes.

Là encore, il s'agit de considérations qui ne constituent même pas l'amorce d'une théorie achevée et satisfaisante. Cependant, elles suggèrent au moins ceci: il se pourrait que certaines caractéristiques du subjectif fassent partie des lois fondamentales de la physique, le tissu nerveux représentant un lieu privilégié d'utilisation de ces lois dans le sens d'une résolution efficace des problèmes auxquels un organisme doit faire face pour survivre, et que la subjectivité proprement dite, avec ses qualia, ses plaisirs et ses douleurs, résulte de cette utilisation.

44. Pour des raisons certainement historiques, cette expression a une certaine connotation religieuse. Je l'utiliserai cependant à l'occasion, sans y accorder de signification religieuse, parce qu'elle est plus spécifique que le simple mot «liberté».

45. La pratique des tribunaux, tout comme les traditions religieuses, associent à la notion de liberté celles de culpabilité et de mérite. Je ne crois pas en la réalité de ces notions-là.

46. En fait, la causalité n'implique pas toujours un rapport de nécessité, ni un rapport de suffisance. Il n'est pas nécessaire qu'Élodie jette le caillou pour qu'il tombe sur la chaussée (Sofia aurait pu le faire à sa place); il n'est pas non plus suffisant qu'elle le fasse (un fort vent pourrait dévier le caillou, le faisant tomber sur le gazon). Je laisse de côté ces complications.

47. Je remercie Estiva de m'avoir signalé ce paradoxe; bien qu'elle ne soit pas en accord avec ma conclusion!

48. Sur les mondes multiples, une bonne introduction (en anglais) se trouve sur le site Web http://www.hedweb.com/everett/.

49. Les Ombres de l'esprit, chapitre 7.