Prendre au sérieux la critique de l'identité personnelle

Par David Olivier

Le texte ci-dessous est le résumé de ma contribution au colloque «Deux siècles d'utilitarisme» qui s'est tenu en juin 2009 à l'université Rennes 2.

Suite à cette contribution, j'ai répondu à l'appel de textes lancé par les organisateurs pour la publication d'actes du colloque par le texte «La personne et le tunnel de verre», qui fut refusé à la publication et qu'on trouvera ici.

La notion d'identité personnelle, c'est-à-dire de la personne comme entité repérable et subsistant dans le temps, est omniprésente dans notre conception habituelle du monde, tant au niveau descriptif que prescriptif.

Cette entité, cependant, paraît incompatible avec une vision physicaliste de la réalité. D'un côté, son support concret quotidien est notre corps matériel; de l'autre, ses propriétés d'atomicité et de permanence temporelle contrastent avec la divisibilité de la matière et le renouvellement permanent des constituants de nos cellules.

Constatant une pensée, Descartes dit «je pense», et en conclut que ce «je» est. Il aurait pu se contenter d'affirmer «il est pensé», comme on dit «il pleut» (G.C. Lichtenberg, cité par D. Parfit). L'identité personnelle ne semble ainsi ni être l'objet d'une perception subjective directe, ni correspondre à un objet physique connu.

Derek Parfit dans son ouvrage Reasons and Persons (1983) n'abolit pas tout à fait l'identité personnelle, mais affirme, à la suite de Locke, qu'elle se réduit à la continuité psychologique et physique de l'individu, sans constituer un fait additionnel. Elle devient ainsi susceptible du plus et du moins, voire en certains cas de ne correspondre à aucune réalité substantielle.

Parfit est sans doute le premier philosphe occidental à avoir pris au sérieux la critique de l'identité personnelle et à en avoir tiré des conséquence tant sur le plan éthique — en faveur d'une éthique plus impersonnelle — qu'existentiel.

Dans cette communication je tenterai d'exposer ces conséquences et d'en explorer certaines autres. En particulier, ce point de vue me semble mettre à mal non seulement les éthiques déontologistes arc-boutées sur le refus de l'agrégation interindividuelle, mais aussi l'utilitarisme des préférences de R.M. Hare et P. Singer.

J'explorerai aussi les rapports avec le concept-clé d'universalisation. La critique de l'identité personnelle permet d'envisager l'universalisation comme un équivalent dans le domaine éthique de la notion d'invariance par symétrie si féconde dans la physique du xxe siècle.

Enfin, j'aborderai la question de l'intégration des animaux non humains parmi les patients moraux, intégration difficilement conciliable avec le modèle de l'humain adulte typique qui sous-tend la conception habituelle de l'identité personnelle.